L’Institut Psychanalyse et management organisait chaque
année des Rencontres où les deux champs de connaissance se rencontraient
pour construire une connaissance «supérieure à la somme des parties».
Ce texte est une Contribution au colloque de Montpellier qui s’est tenu
en 2001 sur le thème « Autour de la création »
La créativité appelle la liberté, mais aucune création ne naît ex nihilo. Le texte repose sur une tentative d’explication de cet espace créatif, entre conflits intérieurs et chaos, entre hasard et déterminisme, une « structure dissipative » réorganisant les rapports entre notre autonomie et notre dépendance aux modèles.
Ce titre est naturellement trompeur par l’exhaustivité qu’il affiche
Nul ne peut avoir la prétention de répertorier toutes les pensées
créatrices, a fortiori de penser sur toutes les pensées créatrices.
Je m’intéresserai donc aux formes d’intelligence où le modèle n’est
pas donné a priori, souvent parce qu’il n’est pas pertinent pour
comprendre ou résoudre le problème perçu, c’est-à-dire toutes les
fois où le mode d’emploi, le prêt-à-penser ne nous est pas livré
avec le problème perçu et où il nous faut nous affranchir de la contrainte.
Dans un premier temps, je trouve intéressant de revoir quels sont
les modèles qui fonctionnent le plus fréquemment dans nos structures
mentales, nos « imprinting », ce qu’Edgar Morin définit comme les
paradigmes constituant notre pensée et résultant d’un conditionnement
culturellement fort.
Ensuite, j’essaierai de regrouper les circonstances où ces modèles
sont insuffisants. Pourquoi nos conditionnements ne répondent-ils
plus ?
Enfin, j’en viendrai aux formes de pensée créatrice, tout
du moins limitées à celles que je connais !
Et en conclusion, j’examinerai la pensée créatrice sous l’auspice
de l’autonomie des systèmes vivants, la définissant comme un
espace en bordure du chaos, mais s’auto-organisant.
L’histoire des sciences est l’histoire d’une aliénation positive »
Freud
On va trouver bien entendu ce qu’on appelle « la pensée logique », issue
de la logique aristotélicienne, qui a inscrit fortement en nous le
« tiers exclu ». Si je suis cela, alors je ne peux être son contraire.
Et si je suis cela, et que cela est défini par le contraire de son
contraire, alors il n’y a pas de place pour un troisième postulat.
Dans le temps, la logique aristotélicienne, qui s’est développée comme
dominante, est renforcée par la Raison, illustrée magistralement par
le causalisme de Descartes : si quelque effet de la réalité est produit
par quelque cause, on pourra toujours identifier cette cause « si l’on
garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres ».
Il suffisait de découper « ces longues chaînes de raisons toutes simples
et faciles » en « autant de parcelles qu’il se pourrait »…(2ème précepte
du Discours de la Méthode).
Bien entendu, le XVIII ème siècle étayera par la Raison les bases
du positivisme naissant.
Avec le XIXème éclôt la science toute puissante et son modèle
favori : la pensée hypothético-déductive. : si…, alors….et je prouve.
Bref, nous avons là un modèle très prégnant qu’Edgar Morin nomme « le
grand paradigme d’Occident », reposant essentiellement sur la disjonction
entre l’esprit et la matière.
Le contraire d’une vérité profonde n’est pas une erreur, c’est une vérité contraire »
Pascal
En fait, ils sont toujours défaillants dans le cas de ce que le pragmatiste J.Dewey (in « Logique, théorie de l’enquête ») appelait « l’action intelligente ». C’est-à-dire chaque fois que « l’esprit construit une représentation de la dissonance qu’il perçoit entre ses comportements et ses projets et cherche à inventer quelques réponses ou plans d’action susceptibles de restaurer une consonance souhaitée. »
Au nombre de ces cas de dissonance, on peut trouver ce que j’appellerai
le « divorce éthique ».
C’est lorsque 2 de nos valeurs morales entrent en concurrence,
voire en conflit.
On avait déjà vu ça, bien sûr, Corneille en a fait son
fond de commerce !
C’est quand l’amour entre en conflit avec la loi, quand l’amitié entre
en conflit avec la vengeance (Edgar Morin aime à raconter l’exemple de
la femme berbère à qui l’assassin de son époux vient demander asile à
la nuit tombée, dans le désert : la tradition sacrée de l’hospitalité
entre alors en conflit avec la fidélité), quand il faut prendre la
décision d’euthanasier quelqu’un que l’on aime, ou d’avorter…Récemment,
on a vu le cas des siamoises anglaises où pour faire vivre l’une, il
fallait tuer l’autre : terrible divorce éthique pour les parents…où
aucun modèle ne nous donne la réponse.
Ensuite, on voit aussi naître la dissonance quand nos sens ne sont
plus des vecteurs d’information.
Ils restaient jusqu’à présent l’outil transitionnel privilégié entre
les mondes extérieurs et les mondes intérieurs, en tant que source
principale d’informations entrant dans la « boîte noire ».
Certes, Aristote et les philosophes antiques se méfiaient
déjà : « les sens nous trompent. »
Maintenant, ils ne nous trompent plus, ils sont muets.
Car comment accéder mentalement à l’infinitésimal ou à l’hyper-macro
de nos références ? Que veut dire 10-33 , 10-40, c’est-à-dire
une réalité non palpable, qu’on ne verra jamais, qui dépasse
nos représentations ?
En d’autres termes, comment concevoir et travailler sur des
objets non identifiables ?
Comment concevoir la flèche du temps, avant la naissance de la Terre
et après sa disparition ?
C’est la dissonance qui se pose à la Mécanique quantique, et qui
l’oblige à créer d’autres modèles de pensée, pour des aveugles
dans un monde diffus.
Je crois également repérer, dans nos cas de dissonance grave,
l’écart entre l’auto-référentiel et l’hétéro-référentiel.( Je
renvoie là aux travaux de Piaget, Von Foerster, Varela, Maturana)
Autrement dit, le gros trou de la philosophie : l’autonomie de
la conscience !
Soit on trouve les thèses déterministes, la conscience est là pour
trouver une « vérité » déjà écrite, elle fait partie de l’hétéro-référentiel.
Soit elle se construit elle-même en toute auto-référentialité.
Aucun de ces modèles fermés ne nous donne une « consonance » satisfaisante.
Nous savons bien que nous sommes juge et partie dans la connaissance,
et après ?
Bref, il semble bien que cet écart entre le problème perçu et nos réponses,
engendre un espace intermédiaire pour la pensée créatrice, un espace situé
entre le chaos de la liberté totale et le risque de conflit interne.
Comprendre, c’est inventer »
Piaget
Tout d’abord, on va fréquemment rencontrer le dépassement de
la contradiction, du paradoxe, parce qu’il est particulièrement créatif.
Héraclite déjà, l’illustre, avec son « mourir de vie, vivre de mort ».
Pascal sort aussi de la logique aristotélicienne quand il dit « toutes
choses sont causées et causantes ».
Et bien entendu, on pense à Hegel et à sa maîtrise de la dialectique.
Aujourd’hui, comment ne pas citer Edgar Morin, champion de cette tournure
de pensée (complexe), qui, parce qu’il trouve la dialectique hégélienne
inopérante, invente la dialogique, l’ « unitas multiplex », « où 2 logiques
s’unissent sans que leur dualité se perdent dans leur unité ».
Citons pour exemple le sous-titre de « La Tête bien faite »
( présentant les idées moriniennes sur l’enseignement ) : réformer
la pensée ou penser la réforme.
La pensée complexe prend la reliance comme principal opérateur,
qui relie ce qui a été disjoint depuis des siècles pour mieux
le concevoir.
Citons aussi les structures dissipatives de Prigogine, bel exemple
de dépassement de la contradiction entre entropie et équilibre où
s’enfermait la thermodynamique.
Ensuite, je verrai ce que les grecs appelaient la « métis »,
c’est-à-dire la ruse.
C’est une forme de pensée où l’on ruse avec la règle, où on
la contourne, la détourne, la dévie de son sens initial.
C’est l’exemple de la relativité, de la mécanique quantique:
on va construire des buts assignés, on va imaginer des règles
absolument différentes de production mentales. (on crée des
entités-objets, des opérations de mesure et on arrive à des
qualifications d’objets a priori non identifiables)
Mais c’est aussi la forme de résolution à l’œuvre dans la
protection juridique de l’enfance, où juges, travailleurs
sociaux et familles ne trouvent pas de modèles communs
opératoires. On passe alors au mode bricolage, boîte à outils.
On ruse au jour le jour pour fonctionner, les managers de
toute sorte peuvent témoigner de leur connaissance de ce style !
Bien entendu, dans la créativité, on va parler de la pensée
analogique, que l’on pourrait définir comme un raccourci, une
suppression de maillons logiques, souvent une pensée née dans
l’émotion, d’ailleurs.
Qu’on songe aux premiers avions singeant grossièrement les oiseaux,
aux premières automobiles reproduisant les carrioles, sans portières.
Ou à notre ordinateur bien-aimé tentant de copier et de rattraper
le cerveau neuronal…C’est une forme de pensée très fréquente en
poésie, voyez ce vers de René Char : « les éclats incessants de
la hache », et beaucoup de figures de style sautent ainsi des
maillons logiques.
C’est aussi un mode fréquent en psychanalyse, il n’est qu’à voir
l’interprétation des rêves ou l’association de mots.
Je mettrai aussi dans la liste la modélisation, qui peut se voir
comme un mixage de pensée conceptuelle et de pensée expérientielle.
Selon la définition de Jean-Louis Le Moigne : « Un modèle est
une production de l’esprit visant à représenter symboliquement
un phénomène. »
Freud fut naturellement un grand modélisateur.
Dans le monde de l’entreprise, cela donne la « stratégie tâtonnante »,
croisant la logique volontariste et la logique opportuniste, l’aléatoire
et le déterminisme, la téléologie des projets, « à savoir la faculté
d’élaboration par rapport aux finalités que l’on s’est données et
qui reviennent construire le projet en boucle récursive ».
(JL Le Moigne)
Et puis la médiation, la transaction, que je définirais comme
la création de valeurs nouvelles, d’espaces médians acceptés par
les parties divergentes.
Il s’agit là d’une révision de nos représentations (songeons à
la question de F. Varela : « la pensée existe-t-elle en dehors
de nos représentations ? ») que l’on peut voirdans toute négociation
juridique, familiale ou professionnelle. A un instant donné, je
lâche prise par rapport à mes représentations pour entrer dans
celles de l’autre, dans un espace de transition entre nous deux.
La contextualisation se présente comme un enrichissement systémique pour sortir de la pensée unique : « le tout est supérieur à la somme des parties » et c’est bien entendu, un espace de sens supplémentaire. Prenons la mondialisation, dans l’approche absolue de l’économico-politique, c’est un phénomène très positif source de progrès. Dans l’approche d’un paysan du Sahel ou d’un petit agriculteur de la Lozère, qu’en est-il ? Contextualiser nos savoirs, c’est les complexifier et donc avoir une chance de sortir du concept réducteur de la vérité unidimensionnelle, avorteuse de créativité.
L’imagination est peut-être la forme de pensée qui
viendrait à l’esprit du plus grand nombre comme synonyme de créativité.
Comment en effet la pensée créatrice pourrait-elle se passer de la
production d’images qui sont autant de pieds-de-nez aux modèles ?
Toute création artistique se nourrit d’imaginaire, mais aussi
les mythes, les paraboles, qui disent autrement ce qui existe.
Dans la parabole de la multiplication des pains dans l’Evangile,
les pains, la montagne, la foule existent déjà dans une réalité
bien palpable. De même la doctrine de Jésus est le syncrétisme
de toutes les croyances existant autour de la Méditerranée
avant et jusqu’au II ème siècle après lui.
Mais le prolongement imaginaire de toute cette réalité, en
en combinant les éléments autrement, est formidablement créatif.
On le voit aussi dans l’esprit présidant aux contes, aux
archétypes cérébraux que l’on retrouve dans toutes les
cultures (« Morphologie du conte » par V. Propp et « Psychanalyse
des contes de fée » de B. Bettelheim), liés à l’inconscient
collectif. Il est d’ailleurs intéressant de rapprocher la
construction de ces images communes à l’espèce de « l’énaction »
varélienne, faisant de la conscience une émergence
simultanément biologique et sociale.
Rejetée par la Raison et mal aimée encore de nos jours,
l’intuition est portant bien attachante !
Cette sorte d’accélération en apparence sans références correspond-elle
à une accélération synaptique ?
Pour Claude Bernard : « le sentiment a toujours l’initiative : il
engendre l’intuition ». Tous les chercheurs (et découvreurs) parlent
en effet de l’intuition, cette sorte de certitude d’avant la preuve,
ce temps d’avance de la pensée sur l’analyse. Et les exemples
foisonnent : Freud et l’intuition de l’inconscient, Einstein et
la relativité, etc. L’intuition joue un rôle capital dans le
bergsonisme, où elle s’oppose à la connaissance discursive de
la science, et dans la phénoménologie, où elle est lecture de
l’essence même d’un objet. Le mathématicien Brouwer a énoncé
une théorie « intuitionniste » qui refuse la démonstration
formelle comme seule source de vérité, pour réhabiliter
l’intuition comme base de la démonstration.
Enfin, la computation, autrement dit : le traitement de
représentations symboliques, pour les cognitivistes ;
ou « la capacité de traiter de l’exo-référence et de
l’auto-référence », pour E.Morin.
Il s’agit là de notre faculté d’organiser notre pensée en
traitant les informations et en les transformant. Notre cerveau
a besoin d’informations qui détruisent son équilibre, de cette
dégradation naît de la pensée, l’« order from noise » de Von
Foerster, comme on le voit dans les systèmes vivants « autonomes
parce que dépendants » (Atlan, Morin).
Le possible est plus riche que le réel »
Prigogine
Ilya Prigogine a révolutionné la thermodynamique avec ses
travaux sur l’auto-organisation des systèmes loin de l’équilibre.
Un système loin de l’équilibre est soumis à de fortes contraintes
et à d’innombrables fluctuations aléatoires. Mais l’une de ces
fluctuations grossit parfois jusqu’à atteindre une taille critique
qui ne plus régresser et s’organise alors de façon fonctionnelle
et structurale : cela devient une « structure dissipative » qui
porte le système à un état auto-organisé de plus en plus structuré.
Par des bifurcations et amplifications successives, mélange donc
de hasard et de déterminisme, la stabilité du système s’installe à
partir du non-équilibre. C’est de l’ordre à partir du désordre.
Je fais donc l’hypothèse que la pensé créatrice est une structure
dissipative, se créant à partir du désordre aléatoire engendré
par les dissonances d’avec nos imprinting et s’auto-organisant loin
de l’équilibre.
On a donc une zone d’élargissement des représentations située
entre conflits et liberté totale.
Dans cette zone, entrent des informations au hasard et à partir
du hasard naît un nouveau déterminisme des contraintes, une nouvelle
adaptation, bref un processus d’auto-organisation comme Prigogine
l’a décrit.
La pensée créatrice se présente donc comme une structure
dissipative , qui dé-construit la personne mais qui la libère,
accroissant ainsi son autonomie en l’auto-organisant car :
« plus grandes seront nos contingences et plus grandes seront
nos libertés » (E. Morin)
Entre systémique et complexité, chemin faisant , Mélanges en l’honneur du professeur Jean-Louis LE MOIGNE, PUF , 1999
Théorie du système général, par Jean-Louis LE MOIGNE, PUF, réédition.
Les épistémologies constructivistes, par Jean-Louis LE MOIGNE, Que sais-je ?, PUF.
Mes Démons, par Edgar MORIN, Collection Points, Stock, 1998.
Introduction à la pensée complexe , par Edgar MORIN, ESF, 1994.
Le Cerveau : la machine-pensée , Groupe de réflexions transdisciplinaires, l’Harmattan, 1993.
Interview d’Edgar MORIN, par Nelson Vallejo Gomez, document personnel.
Entre le cristal et la fumée , par Henri ATLAN, Collection Sciences, Le Seuil, 1979.
Reconnaissons bien nos libertés de connaissance et d’action , Conférence de Miora MUGUR-SCHÄCHTER, Colloque AEMCX, juin 1999.
Invitation aux sciences cognitives , par Francisco J. VARELA, Collection Sciences, Le Seuil, 1996.
Les nouveaux paradigmes et la performance, Conférence de Philippe LESTAGE, CREPS Aquitaine, 1994.
La fin des certitudes, par Ilya PRIGOGINE, Odile Jacob, 1996.
Encyclopédie des Ressources Humaines , Térence, T.2, Editions d’Organisation, 1993.