Ce texte a été écrit en 2002 en vue d’une conférence lors de la XIV ème Université transdisciplinaire de l’ADREUC, qui convie tout citoyen à réfléchir et échanger sur les problèmes que son époque lui pose : éducation, OGM, nucléaire, planétarisation des ressources, bref tout ce qui tourne autour de « science et conscience » et tente un regard épistémologique ouvert et co-construit autour d’un thème. Cette année-là le thème du colloque était : « Crise des valeurs et solidarités »
Jouant sur la polysémie de « représentation », je comparerai ici la pensée classique ( à travers les trois unités du théâtre classique) à l’émergence de nouvelles pré-valeurs. Et si l’on considère la rupture de valeurs constatée et décriée par notre société comme une dégradation « naturelle » de la pensée classique, notre regard peut alors porter plus loin que le désarroi, libéré par cet espace qui lui montre ces émergences comme un pas possible de notre évolution
S‘il y quelque dignité dans notre existence, elle résulte en fin de compte de la décision que nous prenons de donner telle ou telle signification aux faits fortuits qui nous assaillent ”
David Ruelle, Hasard et chaos, cité par Jean-Louis Le Moigne dans Le Constructivisme, 1
Lors d’un récent sondage auprès d’étudiants dans une grande Ecole de commerce, 8 sur 10 se sont déclarés “ absolument
pas engagés par leur parole ”, et leur premier objectif affiché était “ de gagner de l’argent ”…
Nos valeurs sont malmenées, certes, et nous sommes nombreux à le déplorer, nombreux aussi à nous interroger
sur leur devenir, leur opérationalité pour la survie de l’espèce humaine.
Au jour le jour, dans ma pratique de Consultante auprès de l’individu apprenant et agissant, je n’ai pas échappé
moi non plus à ce constat . J’ai été confrontée à cette dérive, ce glissement : l’important
devenait moins important, l’essentiel perdait son essence.
Et alors, que prédire, que prescrire quand je n’avais pas, dans les réponses concrètes qu’on attendait de moi,
l’outillage des solutions toutes prêtes pour combler ces “ trous épistémologiques ” comme les nomme
Miora Mügur-Schachter (in Les Leçons de Mécanique quantique )
Car les réponses rationnelles défaillaient, tandis que l’absence de sens
en laissait plus d’un interdit !
Pourtant, sous cette fonte des valeurs auxquelles nos imprinting nous avaient habitués, pointaient
déjà des références nouvelles, tant il est impossible à une société de fonctionner sans valeurs,
fussent-elles encore faibles ou simples ébauches.
Et dès lors que je souhaitais illustrer la perte de ces valeurs qui ont fait tenir debout
l’Occident depuis environ trois siècles - je pense en particulier à la rationalité cartésienne,
la sacralisation de la logique aristotélicienne - pourquoi ne pas choisir l’image de la tragédie
classique, avec ses règles strictes, ses représentations codifiées, un libre-arbitre dûment
encadré, esquissant le monde tel une projection de Mercator, en somme un bon exemple
de références “ rompues ”.
Mais, de cette rupture avec la logique classique, due me semble-t-il à un phénomène d’expansion,
je tirerai de nouvelles références, néo-nécessaires à la représentation d’un monde désormais
holographique, et peut-être déjà valeurs en émergence.
Les valeurs ne sont pas des essences éternelles, elles sont liées aux préférences, aux évaluations des personnes individuelles, et finalement aux histoires de mœurs ”
Paul Ricoeur, Avant la loi morale : l’éthique
Beaucoup de nos valeurs jusque là structurantes se sont effondrées avec l’expansion de notre
sphère intellectuelle et physique.
Ainsi, si l’on emprunte à la tragédie ses règles de transcription du monde, peut-on en constater
la violation générale.
Cette valeur-cadre de la tragédie prend racine (R ? !) dans l’interprétation du monde par
la logique classique, mais cette logique répondait au fonctionnement à l’échelle d’une existence
d’alors : on la passait, à de rares exceptions près et encore celles-là y étaient
obligées ( voyez la fuite salutaire de Descartes aux Pays Bas, ou la déportation des
filles publiques vers les contrées présumées les plus inhospitalières), dans le même temps et
dans le même lieu
De nos jours, on échange, organise, produit, en temps réel à l’échelle planétaire, et même
interstellaire ( encore que l’on puisse légitimement s’interroger sur le temps des
spationautes ? ) La Bourse, le monde informatique, la productique, sont amenés à
travailler simultanément aux USA, en Extrême Orient et en Europe, créant de ce fait
une sorte de temps commun expansé, en référence élargie à ces groupes. Une durée de
six heures environ est encore respectée dans ces espaces communs, réservée au sommeil,
où les télé et visio-conférences sont interrompues. Mais pour combien de temps ?
Si l’on songe au rythme des “ mégapoles, où il n’y a plus ni nuit, ni silence ”
(Jean Baudrillard, Amérique) on peut imaginer que nous allons bientôt transgresser
aussi le caractère diurne de notre espèce (peut-être certains programmes
de recherche sont-ils déjà commandés sur ce thème…).
On vit également une rupture avec l’ancrage spatial : quand on survole le
Pacifique pendant douze heures, dans quel espace et quel temps est-on, par rapport
à nos références habituelles ? Internet permet de travailler avec de parfaits
étrangers, physiquement parlant, dont on ne connaît même plus la voix, comme dans
ce dernier media qui rompait avec la communication visuelle, mais nous rattachait à
l’Autre par un sens au moins : le téléphone ( qui avait tellement troublé Marcel Proust
par son potentiel à faire vivre la voix de sa grand-mère ! in Du côté de Guermantes )
Virtualité de la relation, voilà sans doute une révolution plus grave causée
par l’expansion de notre temps et de notre espace : on ne connaît plus ceux
de qui l’on parle et à qui l’on pense…
Dans la tragédie, comme dans la société qu’elle reflétait, on agissait linéairement,
une action après l’autre, un objectif après l’autre, et si possible, une
seule action mobilisait les énergies...
Mais l’expansion des acteurs – tragiques ou non ! – l’expansion des niveaux de décision
comme l’expansion des projets, ont fait éclater ce resserrement sur l’action.
Que l’on songe à la superposition des projets en milieu hospitalier : projet
d’établissement, projet de service, PDVI, projets de formation, projets personnels,
Habilitation, Qualité, HACCP…auxquels doivent participer diversement tous les
acteurs sans en avoir toujours les moyens. Ou encore à l’empilement des niveaux
de décision que les politiques déploient envers le citoyen : municipal, puis,
désormais communauté de communes, puis départemental au Conseil Général, puis
régional avec le Conseil Régional, national avec chaque Etat, et supra-national
avec l’Europe : soit 6 niveaux devant fonctionner ensemble sans connaître toujours
les responsabilités des autres ! Il résulte de cette rupture d’avec la logique
unidimensionnelle une perte de cohérence schizophrénique (mais cette pathologie
sera-t-elle encore de mise dans un monde si peu dual ? !) Car on constate partout
une expansion des paramètres d’action : le management ne se fait plus par objectifs,
répudiés car réputés trop unidimensionnels, mais par projets, ceux-ci affectés
d’une essence multidimensionnelle (bien que la multidimension ne représente pas
un projet partagé par tous les responsables dès lors qu’elle ne sert pas le leur).
De même existe-t-il une extension du décalage régnant entre la commande
institutionnelle et l’intentionnalité des acteurs, particulièrement visible dans
le travail social, dont “ la mise en œuvre (…) convoquée aux points de défaillance
des Institutions légitimes (Education, Justice, Santé) (…) révèle le double fond
d’une réquisition contradictoire : prendre en charge les questions liées à cette
défaillance, à condition de ne pas les poser ! ” ( Bruno Tricoire,
La médiation sociale : le génie du “ tiers ”.)
On assiste donc à une expansion vers l’inconnu, l’abstraction, et la virtualité
même pointe dans l’action.
On sait que la question des libertés est au centre de la tragédie classique.
En effet, le personnage tragique qui assume sa liberté en étant fidèle à
des règles strictes, essaie toujours d’en concilier les différentes tensions.
Aujourd’hui, on assiste à une expansion du degré d’autonomie de l’individu –
tout du moins dans nos sociétés où la contrainte du plus grand nombre
n’est plus de chercher à manger pour survivre jusqu’au soir –.
Cette autonomie a pu se développer grâce à la “ cérébralisation ” : “ l’adulte
humain a conservé, comme l’a montré Bolk, les caractères non spécialisés du fœtus
et les caractères psychologiques de la jeunesse. Cérébralisation et juvénilisation
vont de pair en cours d’hominisation. ” (Edgar Morin, L’identité humaine).
En se conjuguant avec la cérébralisation, l’expansion des informations et
des savoirs nous enveloppe d’une bruine sensibilisante, parfois malgré nous,
et comme un papier photo, nous témoignons de faits restés pourtant virtuels
(voir notamment la mise en garde de Jean-Pierre Changeux sur la fréquence “ des
distorsions et fausses mémoires ” dans notre activité d’engrammage) . Nous
avons acquis une aptitude, avec la facilité matérielle et logistique, aux voyages
et échanges de toutes sortes, parfois structurants, parfois déroutants
( surtout en cas de détournement !)
On peut donc attribuer à l’interaction du cerveau avec son environnement
étendu la potentialité de fonder des rapports à plus grande échelle,
des possibilités accrues de mise en relation, de globalisation.
Cette cérébralisation nous conduit à une société se “ formant tout au long
de la vie ” ( un programme proposé par le candidat Jospin à la Présidence !)
où l’on envisage enfin l’apprentissage permanent sans qu’il s’enracine dans
son terreau habituel d’échec social. L’organisation sociale qui en découlerait –
déjà appelée par Condorcet dans un Discours à l’Assemblée législative de
1792 : “ nous avons constaté que l’instruction ne devait pas abandonner les
individus au moment où ils sortent des écoles, qu’elle devait embrasser tous
les âges ” - pourrait transgresser cette représentation castratrice d’une
réussite par la seule formation initiale, qui est encore la situation
que nous connaissons en France, la fameuse “ seconde chance ” tardant
à s’institutionnaliser.
Et comme, en accroissant le savoir d’un individu, on étend son autonomie,
on voit de nos jours, aisément constatable chez tout acteur du monde du
travail, rapidement gagner une forme d’autonomie qui engendre le désir
d’autonomie. Cet homme d’aujourd’hui réclame tout autant ses espaces de
liberté que sa participation aux décisions et aux … bénéfices ! L’être-au-travail
veut gérer sa carrière, ses compétences, ses mutations, son temps, son information.
Il en résulte, puisqu’elle est possible - ainsi que l’avait déjà énoncé
en 1969 Norbert Elias comme contrepartie du processus de civilisation :“
ce que nous gagnons en liberté par rapport aux contraintes extérieures,
nous le gagnons en tensions intérieures ” (in La civilisation des mœurs) -
une expansion de la tension permanente entre la stratégie individuelle et
la stratégie groupale, et cette tension se transforme en mobile de vie.
C’est ainsi que l’homme moderne passe du mobile de la survie physique
au mobile de la survie intellectuelle.
La question des libertés a certes accompagné, sous diverses traductions, tout le parcours de l’hominisation. Mais on connaît désormais une expansion du degré de gravité (dans son acception première) de nos libertés, dès lors que nos possibilités d’interventionnisme sur le biotope et l’espèce pèsent l ourd – que l’on pense aux OGM, biotechnologies, thérapies (?) géniques – sur leur devenir.
Le grand livre cosmique reste à écrire, et Dieu n’est plus un archiviste tournant les pages d’un livre déjà terminé ”
Trinh Xuan Thuan, Le chaos et l’harmonie.
L’expansion de nos anciennes références fait peu à peu émerger de nouvelles représentations du monde et de la société, accusant peut-être ainsi de nouveaux pouvoirs, qui ne définissent cependant encore que des embryons de valeurs.
Notre structuration sociale – à un niveau interagissant avec l’individuel-
semble désormais reposer sur des oppositions fortes et des paradoxes
qui s’affirment.
Il y a en effet de nos jours une extension de l’expression des diversités.
On prend aujourd’hui connaissance de l’autre, de l’inconnu,
tout d’abord par l’opposition.
On est à nouveau dans un mode conflictuel de la connaissance, ce
que d’autres époques ont déjà connu, comme sans doute le pourtour
méditerranéen des deux premiers siècles après J.C. ou le haut Moyen-âge.
Mais ce mode oppositionnel n’est-il pas en train d’apprivoiser le conflit
pour le rendre opérationnel ? Les capitalistes et anti-capitalistes, comme
les mondialistes et anti-mondialistes, ne sont-ils pas en train de faire
évoluer le concept ensemble via leurs oppositions, en co-construisant un
fonctionnement qu’ils jugeront certes tous imparfait mais qui ressemble à
un bel exemple de dialogique ?
Ne va-t-on pas vers un “ pouvoir-faire ” élargi où le conflit lui-même
serait objet de consensus, au sens de construction par contraires, en
quittant la tentation des années 90, quand l’on croyait réduire les
oppositions par recherche de consensus, alors que cette recherche était
en soi une négation du conflit ? Petit indice signifiant : dans l’enseignement
de la Gestion des Ressources Humaines, on est passé du modèle “ de l’arbitrage
managérial ” ( la DRH gère les oppositions ) au modèle “ de la gestion des
contradictions ” ( la DRH essaie de faire cohabiter les contradictions individuelles
et sociétales), ce dernier modèle laissant une part au désordre, au paradigme de
la complexité et aux “ processus plutôt qu’aux consensus ” ( in
Julianne Brabet, Repenser la GRH )
On assiste également à un décentrage dans la pensée, qui est peut-être une réaction
induite par le “ pan-centralisme ” de ce qu’Edgar Morin appelle “ l’hélice de la
conquête appuyée sur le quadrimoteur fou qui propulse la planète :
Sciences-Technique-Economie-Industrie. ” (Edgar Morin, L’identité humaine).
Alors on aborde un problème (dans la réalité, pas dans les discours officiels ! )
par les détours et non par le centre. Mais il se trouve que les détours et les
contours finissent par faire, en tâtonnant, une définition d’un but,
pas “ le ”, mais “ un ”.
A ce commencement de décentrage, participe aussi le pas pris par la “ praxis ”
sur la “ poïésis ”. Le “ comment ” devient dans l’élaboration des buts plus
structurant que le résultat.
Ainsi naît, du décentrage, une stratégie a posteriori, souvent la seule, en
tous cas un peu mieux adaptée à répondre, notamment, aux problèmes sociaux :
“ une lecture tout juste un peu décalée de l’action peut alors voir affleurer
le travail des références fondatrices du processus d’action-recherche et de
son éventuelle cohérence. Il est le point nodal d’une histoire racontant
l’histoire, c’est-à-dire le début d’une autre histoire, dont la cohérence ne
pourra se dire… qu’a posteriori ” (Bruno Tricoire, La Médiation
sociale : le génie du “ tiers ”).
Décentrage visible aussi dans les données constituantes de notre société :
plus le monde restreint le formatage de ses modèles, (est-il besoin de citer
l’Education Nationale en illustration ? !) et plus il engendre de marginaux.
Mais si les marginaux sont nombreux, ils deviennent le centre, donnée de base
structurante en une interaction de décentrage, de spirale ramenant les marges
au centre, qui me semble commencée. “ La marge est peut-être ce qui sauvera
l’humanité ” Jacques Testart, Au bazar du vivant)
Le paradoxe a toujours été un opérateur de pensée complexe, dont certains
ont bien su repérer l’opérationalité.
Je pense à Bateson, Watzlawick, et Yves Barel bien entendu.
Mais ce qui est nouveau c’est que le paradoxe est entré en action, il n’est
plus seulement reconnu producteur par quelques penseurs, il est. Et dans
nos structures, il est dérangeant mais reconnu présent.
Les travailleurs sociaux ont déjà adopté des stratégies paradoxales quand
l’enjeu ne peut se dénouer autrement : par exemple pour faire changer d’avis
un juge pour enfant, qui ne juge pas la vie de l’enfant en danger,
le travailleur social transgressera au besoin son rôle par un coup de
téléphone anonyme “ informant ainsi le système qui informe ” ( Jean-Louis
Le Moigne, Modélisation des systèmes complexes). Mais ces “ bricolages ”,
comme ils les nomment eux-mêmes, sont la voie de leur modélisation tâtonnante…
Et la systémique en thérapie familiale est certes depuis longtemps
précurseur en cette voie.
Et donc , nous allons probablement vivre avec beaucoup de paradoxes “ reconnus ”
et peut-être qu’au lieu de choquer nos représentations, ils les feront avancer :
il faut s’attendre à ce que continue la situation paradoxale de pouvoir aider
des êtres aux antipodes, alors que notre voisin de palier meurt de solitude
ou de désamour…Après tout, cette “ incohérence ” du point de vue d’une
logique rationnelle, est aussi conséquence de l’expansion de nos références,
de la virtualité, engendrant de nouveaux pièges : ce qui est loin est
plus exotique…ou nous culpabilise moins ?
Après la tyrannie de l’événementiel, la tyrannie de l’exotique, pourtant de
nouvelles solidarités ne sont souhaitables que si elles s’ajoutent à
celles qui fonctionnaient déjà, pas à leur place…
L’application des 35 heures, alors même que le monde professionnel n’a pas
modifié sa conception globale du temps de travail, nous confronte aussi à de
nouveaux paradoxes, dont l’obligation de résolution avivera certainement de
nouvelles heuristiques : comment, par exemple, pratiquer avec moins
d’échanges –car ils sont les premiers sacrifiés- quand l’information est
primordiale à l’intelligence du groupe, et que personne ne remet ce paradigme
de notre société en question ? L’information est effectivement une ressource
elle aussi en expansion, et l’on peut logique(non cartésienne !)-ment s’attendre
à ce que ce ne soit pas elle qui diminue, mais notre capacité à la traiter
qui augmente, et peut-être la pression des 35 heures accélérera-t-elle
cette compétence à hiérarchiser l’information que nous ne possédons
que si rarement encore.
Les progrès corrélatifs de la juvénilisation se traduisent par le prolongement de l’enfance, c’est-à-dire de la période de plasticité cérébrale qui permet l’apprentissage de la culture ”
(Edgar Morin, L’identité humaine)
L’homme s’est effectivement mis en position d’apprendre plus longtemps (et
peut-être tout au long de sa vie) mais cette juvénilisation opère des
conséquences psychologiques et sociétales.
L’homme qui vit de projets est un “ homme en projet, c’est-à-dire jamais
fini, éternel adolescent. ” (Jean-Pierre Boutinet, Anthropologie du projet)
En fait les aspirations de cet homme sont sans fin, cette spirale étant la
récolte de sa foi en la science, à laquelle le commun des mortels a attribué
le pouvoir de fabriquer son immortalité, alors qu’elle ne pouvait qu‘engendrer
un homme insatisfait du degré de ses connaissances, et des réalisations
de soi que celles-ci lui réservent.
Et malgré la volonté de puissance à laquelle cet homme postule désormais,
il se comporte le plus souvent comme un adolescent inopérant. Il manifeste
ainsi dans tous les axes de sa vie une volonté de ne pas s’engager,
par egocentrisme ou par crainte.
Comme les portes sont toujours ouvertes et les finalités incessantes, c’est
un individu angoissé de ne rien gérer, qui développe désormais un “ état ” de
stress, cependant que cette manifestation était définie (en 1980) comme un
comportement bref, réactif, et adaptatif : “ le stress est la réponse non
spécifique que donne le corps à toute demande qui lui est
faite ” (Hans Selye, Stress sans détresse).
Ainsi que l’analysait Yves Barel (in Le paradoxe et le système) :
“ L’idée que ces stratégies ((sociales et humaines )) puissent être
paradoxales, hormis le domaine du jeu ou de la folie, est une idée qui
heurte profondément le sens commun, non pas probablement ou seulement
parce que le sens commun obéirait à la “ logique ”, mais aussi et surtout
parce que sa charge émotive est trop forte ”. Et cette “ charge émotive ”
due à la rupture d’avec la logique, pour vivre le paradoxe, est devenue
constante en l’homme juvénilisé, le rendant définitivement (?)
in-quies, sans repos.
Ainsi donc, en rupture avec la définition, - ou tout du moins la
représentation que les générations passées s’en construisaient -
de l’homme adulte responsable, nous sommes en présence d’un éternel
quémandeur social, toujours plus exigeant au fur et à mesure que ses
finalités reculent , et qui, tel l’adolescent, veut s’affranchir des liens
dans lesquels il s’étrangle tout seul (“ Il n’y a pas d’autonomie vivante
qui ne soit dépendante. Ce qui produit l’autonomie produit la
dépendance qui produit l’autonomie ”, Edgar Morin, L’identité humaine).
Cet homme en recherche constante d’autonomie a besoin de l’image d’une
Entreprise en éternelle quête : du meilleur logiciel, du meilleur
client, de la meilleure stratégie, du meilleur expert…recherche
même dont les voie et voix uniques sont vouées à l’échec,
tout en accroissant sa dépendance
En définitive, cet homme a choisi (?) l’egotisme ( terme que Stendhal
acclimate en France vers 1823 et qui s’apparente au “ culte du moi
méthodique ”) comme objet de connaissance.
C’est peut-être le prix à payer à la réflexivité. Mais c’est
un tarif au prix lourd de la solitude, et de la perte du lien social.
Après la “ fin des certitudes ” du positivisme (même si elles n’ont
toujours été qu’abusives), la société pensante se dessine avec de nouveaux
traits, même s’ils ne comblent pas tous les trous laissés par les certitudes passées.
Tout d’abord, nous sommes entrés, je l’ai dit, dans l’ère du projet.
“ Quel est votre projet professionnel ? ” demande-t-on à un chômeur que l’on
destitue ainsi un peu plus de ses chances d’insertion ; “ quel est votre projet
de vie ? ” demande-t-on à un élève de dix-sept ans que l’on destitue ainsi un
peu plus de son début d’équilibre…On pense, on parle par projets. Mais, comme
le rappelle Jean-Pierre Boutinet (in Anthropologie du projet) “
pro-jet , c’est jeter au loin (…) et le projet est un absent plus qu’une
possession ”.
Etre dans la démarche de projet, ce n’est pas marcher sur la terre ferme,
mais dans le vide, sans savoir, c’est un lâcher-prise en l’absence
de certitudes et de factualité.
Dans cette combinaison règne l’absence de règles strictes, d’objectifs
précis, et le flou des intentionnalités diverses, voire opposées.
On est dans l’anticipation d’une existence, laquelle n’a pas d’objet
véritablement défini par nos références classiques, puisqu’elle se construit
en chemin dans l’indécidable, situation bien moins confortable qu’anticiper
un objet préexistant dans nos représentations. (“ J’ai mis quatre mois à
comprendre ce qu’on attendait de moi sur ce projet ” me disait récemment
un jeune Ingénieur des Mines à propos de son stage aux USA…)
L’informatique, qui a commencé de nous habituer à penser des objets virtuels,
trace peu à peu dans la Recherche une pensée de la virtualité, dont la
brèche a été ouverte par la Mécanique Quantique, en une logique bien
mprobable aux siècles précédents.
Une autre nouvelle certitude est que notre expansion sur le monde ne se
traduit pas par une conscience planétaire : “ nous sommes dans l’âge de
fer planétaire ” (Edgar Morin, L’identité humaine). Aucune régulation
efficace, aucune instance suffisamment légitimée n’est allée au même
rythme que l’expansion de nos cadres de référence. L’Europe elle-même
n’est pas synonyme d’une véritable conscience commune.
Il est vrai qu’elle ne se décrète pas, et nous butons là sur l’un des éléments
constituants de toute culture : le temps. Il n’y a pas plus de culture commune,
source de solidarité constituante, dans les fusions d’entreprise, dont
deux sur trois échouent à cause du facteur de “ dissonance ” humain.
Il y a pourtant des brèches où peuvent s’insérer des maillons forts pour la
construction de cette solidarité terrienne : l’éthique en est un, ainsi que
le martèle Jacques Testart : “ une éthique planétaire paraît pourtant
indispensable pour échapper aux discours posés les uns à côté des
autres ” (Au bazar du vivant). Quelques bribes font surface, porteuses
d’espoir de cette obligation de consensus élargi : le développement durable,
le commerce éthique avec le café Havelaar, Artisans du monde…restons
néanmoins suspects sur les “ fonds éthiques ” !
Enfin, il semble bien qu’on entre –de gré ou de force- dans une zone “d’utopie
nécessaire” (ainsi que la définissait Paul Ricoeur : “ sans objectif défini d
ans le temps ”) et qu’il faille donc la réhabiliter, la faire entendre,
contre la pensée ambiante.
Je citerai à ce propos, trois réactions spontanées d’étudiants
à qui je demandais comment réinsérer “ la deuxième hélice ” -
selon Edgar Morin - , l’hélice humaniste dans notre société.
“ On ne peut plus ! ”, “ C’est difficile ! ” et “ C’est complètement
utopique ! ” furent leurs seules heuristiques…
Rationalisations chez ces étudiants s’offrant certes comme autant de barrières
de défense devant l’inconnu, mais nous rappelant aussi la gravité, la lourdeur
de ces défenses, tissées au plus profond des représentations humaines par le
positivisme. Positivisme qui nous a laissé quelques “ catégories
universelles ” dont il faut maintenant se débarrasser.
L’urgence en est une redoutablement prégnante, érigée en système
auto-justificatif pour ne pas penser autrement, pour ne rien changer.
C’est d’ailleurs la rationalisation que toute entreprise nous renvoie
quand on la convie à réfléchir : “ on ne peut pas, on est dans l’urgence !”
Urgence que Zaki Laïdi (in La tyrannie de l’urgence) réprouve
à juste titre : “ l’urgence comme catégorie de vie, cœur de la
représentation est un désastre (…) la négation active de l’utopie ”.
Si tu n’espères pas l’inespéré, tu ne trouveras pas ”
Héraclite.
Je voudrais livrer ici quelques réflexions optimistes (et donc utopiques ?) pour l’avenir de l’espèce !
Yves Barel, Le Paradoxe et le Système, PUG
Jean Baudrillard, Amérique, Livre de Poche Essais
Jean-Pierre Boutinet, Anthropologie du Projet, PUF
Julianne Brabet, Repenser la GRH, Economica
Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, Calmann-Lévy
Zaki Laïdi, La Tyrannie de l’urgence, Fides, Québec
Jean-Louis Le Moigne, Modélisation des Systèmes Complexes, Dunod
Jean-Louis Le Moigne, Le Constructivisme, T.1, L’Harmattan, nouvelle édition 2002
Edgar Morin, L’Identité Humaine, La Méthode, T.5, Seuil
Miora Mugur-Shächter, Les Leçons de la Mécanique Quantique, Le Débat n° 94, Gallimard
Marcel Proust, Du côté de Guermantes, La Pléiade
Hans Selye, Stress sans détresse, La Presse, Bibliothèque nationale du Québec
Isabelle Stengers, Cosmopolitiques, Les Empêcheurs de penser en rond
Jacques Testart et Christian Godin, Au bazar du vivant, Points virgule
Bruno Tricoire, La médiation sociale : le génie du tiers, L’Harmattan