Ce texte est encore une contribution aux travaux de l’IPM,
dans le cadre du colloque de 2002 sur le thème « Contradictions
individuelles et professionnelles ».
Les contradictions sont ici source plurielle de dépassement par une
pensée de reliance : n’y voit-on pas le Père de la psychanalyse
côtoyer le Père de la pensée complexe au chevet de l’intelligence
collective ?!
Le paradoxe, dans une pensée linéaire, est rapidement associé au dysfonctionnement, quelque chose qui vient rompre l’ordre logique. Dans une lecture plus complexe, il nous pousse à découvrir une causalité circulaire enrichie des contraires plutôt que d’en être inhibée. De hiatus entre deux réalités inconciliables, il devient relieur de sens
Dans un premier temps, j’énoncerai les différents paradoxes auxquels sont
confrontés les décisionnaires dans le monde du travail, comme autant
d’injonctions contraires, se traduisant par des divorces cognitifs ou
éthiques, et composant un environnement organisationnel chaotique.
Comment en effet fonctionner entre urgence et construction, entre
créativité et censure, entre linéarité et discontinuité du temps
comme des intentions, entre implication et destructuration, entre
moralité et tricherie, entre cohérence et deconnexion de la réalité,
entre muthos et logos, entre permanence et mobilité interne, entre
décidabilité et indécidabilité ?
Comment enfin faire coïncider l’hélice humaniste et l’hélice du pouvoir ?
Comment continuer à véhiculer des valeurs parmi des structures qui
ne les respectent pas ?
Pour ne citer que quelques manifestations du paradoxe…
Dans une deuxième partie, en m’appuyant sur le paradigme de la Pensée
complexe, je recenserai les attitudes nouvelles et favorables pour mieux
fonctionner dans ce chaos. Je citerai notamment la subsidiarité,
la complexification, la modélisation, la reliance, la stratégie
tâtonnante, la contextualisation…toutes formes de pensée rompant
avec le cartésianisme et le positivisme, qui s’apparentent
désormais plutôt à des mécanismes de défense d’un système passé
ne pouvant plus répondre aux questions qu’il a engendrées.
En conclusion, j’inviterai le lecteur à traiter le paradoxe comme
un enrichissement, une opérationalité nouvelle, une chance à saisir
comme un degré supérieur d’intelligence, une autre étape de
l’hominisation – vers l’humanisation ?
J’ai placé cette réflexion dans le cadre des « contradictions
organisationnelles ». Mais elle pourrait tout aussi légitimement
s’inscrire dans le thème des « contradictions intra-psychiques »
ou dans celui des « contradictions interpersonnelles », parce que
les unes entraînent ou redéfinissent forcément les autres, puisque
l’intrication des niveaux de paradoxe détermine désormais un
éco-système professionnel complexe.
« Car depuis l’organisation de la cellule et du corps jusqu’à la
construction de la personnalité et des organisations sociales,
on constate que chaque détail de fonctionnement interagit au sein
de systèmes très vastes. » (Jacques MIERMONT, L’expérience
psychothérapeutique de l’interdisciplinarité dans les arcanes
de la complexité des sciences de l’homme)
Je commencerai par énoncer quelques-unes des contradictions
notoires qui affectent le monde du travail en le rendant tellement
chaotique qu’il est difficile de s’y maintenir pour un Responsable …
responsable, car ses réponses lui ont été données par une logique
qui seyait à un fonctionnement linéaire et non complexe.
Ensuite, je citerai quelques-unes des attitudes semblant convenir
à la complexification professionnelle, qui ne sont pas des prescriptions
–au sens médical : à suivre absolument- mais des tâtonnements
conceptualisés d’après expérience, des heuristiques plutôt.
En conclusion, j’inviterai dans une visée optimiste de l’évolution
humaine, à traiter le paradoxe comme une chance à saisir, une
opérationalité nouvelle nous conduisant vers l’humanisation,
étape supérieure de l’hominisation ainsi que le suggère Edgar
MORIN dans le dernier tome de la Méthode.
Familles et sociétés sont le siège de nombreuses contradictions, voire de véritables paradoxes, biologiques et symboliques, pathologiques et créatifs "
J.MIERMONT, ibid
« Est-ce urgent ? » m’enquéré-je régulièrement auprès de mes
donneurs d’ordre, dans un reliquat d’esprit de contradiction et
d’humour anarchique de 3ème degré…
La réponse est immuablement indignée : « évidemment !».
Ainsi, d’urgence en urgence, le rythme s’emballe, en faisant
disparaître les espaces de réflexion, de recul, les « silences »
musicaux.
Je citerai l’anecdote – comique si elle ne recouvrait la souffrance
d’un cadre- d’un Chargé de communication sortant du bureau d’un
Directeur qui venait de lui confier la réalisation d’une plaquette
d’information. Au moment où il arrive dans le sien quelques minutes
après, décrochant le téléphone insistant, il s’entend demander par
l’homme qu’il venait de quitter : « Alors, c’est fait ? » ! Le cadre
en question, pris de fureur, hurla dans les couloirs à l’attention
de tous, son incompréhension d’un système qui le trahissait, alors
qu’il l’avait si bien servi en entrant dans cette spirale
d’accélération, toujours plus d’efforts pour aller plus vite,
plus loin, plus fort…
Ce cadre, comme tant d’autres, était rattrapé par le paradoxe
des échelles différentes voire contradictoires auquel nous sommes
confrontés : ici, c’est le télescopage entre l’urgence et l’espace
temporel minimum qui nous est nécessaire pour penser et faire.
Quelle construction humaine peut durer sans durée ? Il faut
toujours -à peu près- le même temps à l’esprit pour acquérir
des compétences, pour tirer savoir de l’expérience ou pour
faire avec les autres, c’est-à-dire pour construire.
Quelle entreprise humaine peut s’auto-alimenter si les hommes,
les programmes, et les finalités ne répondent qu’à l’urgence et son
corollaire, le court terme ?
L’un des écueils de la Gestion Prévisionnelle des Emplois et des
Compétences réside sans doute là : quel lien fort existe-t-il entre
la durée d’acquisition des compétences –pour une entreprise et/ou un
individu- et leurs désirs –voire fantasmes- de mobilité interne ?
Mobilité et urgence ne vont pas de pair, on accélère bien plutôt
un système qui porte sa mort.
Autre injonction contraire frappant le monde professionnel : la
demande affichée de créativité, alors qu’il la censure.
« Nous avons besoin de gens créatifs » titrent régulièrement les
annonces d’emploi des grands groupes. Quelques frais émoulus d’Ecoles
se ruent naïvement dans cette voie…pour s’entendre, dès le premier
entretien de recrutement, demander de justifier sérieusement
le moindre petit accroc dans leur parcours les éloignant du
formatage, de plus en plus réducteur d’humanité, que cautionnent
les chargés de recrutement de tout poil. « Toute vérité naît malgré
l’évidence » pourrait rappeler Bachelard à ces petits censeurs,
gardiens d’un ordre qu’ils desservent…(in La formation de l’esprit
scientifique). Mais les règles sont tellement peu claires entre
2 discours, que là aussi les décisionnaires, ne sachant auquel
prétendre et se référer, choisissent (?) l’absence de choix. D’où
les processus sans fin (ni finalité ?) de certains recrutements à
priori « urgents »…
On pourrait citer d’autres exemples de télescopage d’échelles,
telle la superposition des projets aux finalités souvent
incompatibles pour l’individu : projet d’établissement, projet
de service, projet de formation, projet de réorganisation, projet
de vie…constituant un empilement de logiques hélas cloisonnées
entre elles par des ressources, des décideurs, des temps et des
espaces non reliés à une démarche plus globale, et ne disposant
pas de cette continuité, cette ténacité nécessaire à l’aboutissement
du projet.
On retrouve ce divorce entre factualité et globalité dans le
travail social. Ce que commande l’Institution ( Mairie ou Conseil
général) est de l’ordre du très court terme, sous prétexte que le
problème se situe dans l’urgence : le travailleur social doit
fournir une réponse factuelle, telle qu’une aide financière, un
logement, une hospitalisation, etc. Mais ce que demande un RMIste
ou un SDF appelle une réponse globale : la compréhension de son
système de structuration/déstructuration. C’est aussi à cette
demande que veut satisfaire le plus souvent le travailleur
social, mais on l’aura compris, une réponse factuelle est plus
visible dans une politique électorale…
Nombre de contradictions aboutissent à un divorce éthique,
difficile à vivre pour la plupart d’entre nous – enfin je l’espère
!- On demande en effet toujours aux décideurs d’afficher une décision
honnête, dans l’exercice de leurs fonctions. Mais comment soutenir
des décisions ou actions qui sont de l’ordre de la tricherie, de
l’abus de biens sociaux, voire du mensonge ? Je pense à l’un de
nos grands avionneurs français payant des ingénieurs pour pirater
certaines informations des agences de voyage…Comment un cadre
vit-il ce projet quand une grande entreprise française l’a recruté
pour –et vérifié- sa bonne moralité, quand on lui a fait signer
une clause de non concurrence ? !
Je reprendrai l’illustration de notre contradiction sociale profonde
qu’en fait Edgar MORIN : notre société est soumise à deux hélices
contradictoires, qui ont toujours été présentes. « L’avenir va se
jouer dans la dialogique entre la première hélice désormais animée
par le quadrimoteur [science-technique-industrie-économie] et la
seconde animée par des idées d’universalisme et de
solidarité. » (in L’Identité humaine)
De même peut-on voir s’affronter deux types de pensée différentes
au sein de nos contradictions: l’une rationnelle, le « logos »,
celle avec laquelle ont été formatés les décisionnaires actuels,
car elle préside toujours comme méthode unique à nos
apprentissages ; et l’autre qui a existé ici et là, « le muthos »
qui réintroduit le mythe, l’intuition, la pensée associative,
le mystique, la poésie, mais qui a été éliminée par la première
depuis plusieurs siècles.
Il en résulte essentiellement une difficulté de réponse pour la
logique décisionnaire régnante : on croit devoir produire à
tout prix de la décidabilité, alors que la société complexe que
l’on a engendrée demandera de plus en plus d’agir dans
l’indécidabilité. (« Les systèmes qui sont indécidables
peuvent être considérés comme complexes comparés à ceux qui
sont déterministes » H.A. SIMON ( in Science des systèmes,
sciences de l’artificiel)
On pourrait également rapprocher cette explication de l’approche
freudienne de l’éternel combat entre Eros, le grand rassembleur, et
Thanatos, la pulsion d’agression et d’auto-anéantissement : « Les hommes
sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la
nature qu’avec l’aide de ces dernières, il leur est facile de s’exterminer
les uns les autres jusqu’au dernier. Ils le savent, de là une bonne part
de leur inquiétude présente, de leur malheur, de leur fonds d’angoisse.
Et maintenant, il faut s’attendre à ce que l’autre des deux « puissances
célestes », l’Eros éternel, fasse un effort pour s’affirmer dans le
combat contre son adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer
du succès et de l’issue ? » ( in Le Malaise dans la culture ; la
dernière phrase a été rajoutée par Freud dans la seconde édition de
1931, soit après l’entrée en masse des nazis au Reichtag)
Oui, cette accumulation de paradoxes comme autant d’affronts à notre
logique et notre confiance, pourrait bien apparaître comme une
menace, une boucle dernière de notre civilisation.
Ou alors, comme à chaque fois qu’une espèce connaît une déviance de ses
processus, « une catastrophe.. . OU UNE MUTATION ? »(E.MORIN, ibid )
C’est le paradoxe suprême de la pensée que de vouloir découvrir quelque chose qu’elle ne peut penser
Kierkegaard
Si je ne présume pas de la fin, bien évidemment, je postule tout
de même pour une mutation.
Je vois dans cette société qui perd ses repères, ses régulations et
ses intentionnalités, un défi posé à notre esprit et à notre espèce :
saurons-nous accepter comme priorité un nouveau paradigme, s’éloignant
du paradigme de simplification « qui privilégie les démarches de
réduction, d’exclusion et de disjonction et considère toute
complexité comme apparence superficielle et confusion à
dissoudre » (E.MORIN, ibid) ?
Là encore, la contradiction n’est pas linéaire, elle se présente
bien plutôt à nous comme une succession de cahots rendant le «
chemin montant, sablonneux, malaisé » (Le coche et la Mouche),
même si franchir l’obstacle du temps de La Fontaine ne s’accompagnait pas
des mêmes périls pour l’humanité. De cahots qui sont peut-être
autant de « bifurcations » prigoginiennes faisant avancer l’espèce
au hasard des mutations. Je renvoie aussi à Ervin Laszlo et
à la représentation du Club de Budapest de ce qu’est
un « virage global » de civilisation : « un processus d’évolution
sociétale au sein duquel l’atteinte des limites de stabilité du
système provoque une bifurcation, c’est-à-dire une ère de
transformation. (…) Dans les sociétés humaines, il est possible
de gérer ces fluctuations en toute conscience. En notre qualité
de consommateurs, de clients, de contribuables, de citoyens, et
parce que nous représentons l’opinion publique, nous créons les
fluctuations qui décideront du dénouement de notre virage
global. »(in Virage global). Notre espèce en a connu
quelques-uns, qui peuvent augurer de son adaptabilité
Un certain nombre d’expériences tâtonnantes, illustrant ce nouveau
paradigme ont néanmoins pris corps.
Je pense à la subsidiarité, que l’on pourrait traduire par « le
partage négocié des pouvoirs ». Si elle a commencé d’exister
dans le système de fonctionnement européen – une expérience
unique, et nouvelle donc, de fonctionnement global qui nous
oblige à développer des représentations nouvelles, par
conséquent d’autres réponses – de façon encore imparfaite,
elle n’a que peu pénétré le monde de l’entreprise, où on l’évitera
tant qu’on le pourra et tant qu’une mutation (ou une
catastrophe ?) n’aura pas modifié l’emprise du paléocéphale
et sa soif de pouvoir sur les autres…Pourtant, l’espace de
négociation et de partage des décisions tant globales que
locales s’impose désormais dans une action concertée à
l’échelle de l’Europe, et plus encore au niveau mondial.
Notamment dans des décisions influant sur l’avenir de
l’humanité, tels que le clonage ou les OGM : on a vu
récemment (décembre 2002) que les comités d’éthique ne s
uffisent pas – n’ont pas le poids politique nécessaire ? –
au consensus ; sans doute faudrait-il instaurer des
comités de citoyens pour « faire prendre la décision par
l’échelon le plus bas capable de les mettre en œuvre »
(définition de la subsidiarité donnée par Erwin LASZLO, ibid).
Depuis le milieu du XXème siècle, avec le développement de
la systémique, tout le monde connaît l’importance des
interactions, des rétroactions, modifiant les systèmes
dans leur genèse même. Mais la société professionnelle
n’a pas réellement encore tiré toutes les conséquences
des découvertes sur les échanges microcellulaires.
Quelques-uns pourtant prônent la reliance (contre la
disjonction qui a animé notre pensée jusqu’alors) et la
contextualisation ( « toute action dépend des intentions
de l’acteur et des conditions propres au milieu où elle
se déroule ») pour mieux appréhender la complexité des
liens qui nous tissent et nous redéfinissent sans
cesse : « L’esprit émerge ainsi de multiples trames
et circuits qui mettent en relation une personne, ses
systèmes fonctionnels et organisationnels, et son milieu
de vie. Il surgit de ce qui relie la personne, le couple,
la famille, l’entreprise, la société et l’humanité entière
à l’écosystème planétaire. » (J.MIERMONT, ibid).
Reliance devenue récemment plus ostensiblement nécessaire pour
lutter contre un danger diffus tel que le terrorisme. Mais pour
sortir de l’écueil habituel et toujours recommencé de l’agression
( « il est toujours possible de lier les uns aux autres dans
l’amour une assez grande grande foule d’hommes, si seulement il
en reste d’autres à qui manifester de l’agression » FREUD, ibid),
il faut passer à « une politique de civilisation à opposer au
choc des civilisations » (E.MORIN, Le Monde du 22/11/01). Politique
de civilisation ne pouvant s’installer qu’avec un élargissement
de notre conscience. Si beaucoup adhèrent à l’idée, peu vont jusqu’à
la vivre ; pourtant comment concevoir une conscience commune de
nos intentions quand d’un service à l’autre, on en est encore au
« narcissisme des petites différences » (FREUD, Psychologie des
masses et analyse du moi) ? Reliance et contextualisation
engendrent évidemment plus de complexité…
Mais jamais une simplification ne résoudra un problème
complexe : « Pourquoi faut-il toujours diviser un problème en
autant de parcelles qu’il se pourrait ? Si méthode il y a, elle
sera celle de l’ingéniosité, de la ruse, du tâtonnement : construire
dans sa tête, et jouer avec ces fugaces modèles faits de symbole,
méthode moins dangereuse que celle qui nous invite à réduire « tout
être et tout objet » à leurs plus simples expressions ! Le chemin se
construit en marchant et la méthode est dans la façon de marcher (…) :
en un mot modéliser, modéliser encore, modéliser toujours,
intentionnellement, sans fuir la complexité et en se souvenant
que le territoire souvent, devient la carte qu’on en dresse. »
(Jean-Louis LE MOIGNE, Le Constructivisme, T.1).
La modélisation, donc, reste, en situation complexe, comme
le meilleur outil de balisage, de repères, constructeur de
représentations qui à leur tour, reconstruiront la modélisation
première. Exercice d’intelligence sans fin, parce qu’aux finalités
toujours mouvantes, tout comme la réalité que nous poursuivons…
On imagine mal comment on pourrait ne plus multiplier les acteurs
et les niveaux de décision dans l’entreprise, comme dans la société
qu’elle reflète, et donc amplifier sa complexité de fonctionnement.
Par conséquent pourquoi s’acharner à vouloir réduire cette
complexité pour la « résoudre » ? Une nouvelle logique ne
peut naître que de nouvelles représentations ( répare-t-on
un Airbus avec un vétérinaire comme au temps de l’énergie
animale ?) mais virage global oblige, l’accélération nous
bouscule au point de nous mettre en péril, et la peur de
l’indécidable nous fait refuser l’indécidabilité, qui est
pourtant déjà notre évidence.
Aussi ne peut-on répondre aux défis complexes qu’avec une « stratégie
tâtonnante » ainsi que la définit Marie-José AVENIER : « La stratégie
n’a d’intérêt que « chemin faisant » et ne saurait se satisfaire de
la prévision et du programme. Elle est volonté et capacité sans
cesse réaffirmée de construire du sens, des degrés de liberté,
des capacités, fût-ce au prix d’un réassortiment des buts et,
naturellement, des voies et moyens » ( La stratégie chemin faisant),
proposition assez peu suivie des stratèges positivistes opérant
en majorité dans l’entreprise française…Au niveau des « outils »,
puisque l’époque en revient toujours à valider des outils pour
valider un concept, on peut citer l’exemple de l’Alliance pour
un Monde Responsable et Solidaire, Fondation qui a décidé
d’inventer ses méthodes complexes de fonctionnement, à travers
son Président, Pierre CALAME : « pour identifier les défis,
nous avons commencé par des fiches de suivi, puis nous nous
sommes aperçu que les mots-clés qui revenaient étaient
complètement transversaux à ce que nous discutions sur
l’habitat, l’emploi, le développement local, l’aménagement
rural, etc. L’identification des mots clés est devenu un
repère essentiel de l’action de la Fondation : ce fut un
produit décisif d’un processus apprenant. » (in Ingénierie
des pratiques collectives, ouvrage collectif)
Un dernier aspect me semble tout à fait primordial pour mieux
vivre dans notre société complexe : faire émerger une éthique
planétaire, des règles communes à cet élargissement spatial de
la conscience. Le clubs de Budapest propose de substituer au
principe libéral maintenant dangereux pour l’espèce : « Vivre et
laisser vivre », un énoncé moral plus viable pour notre
planète : « Vivre de façon à laisser vivre les autres »
(les autres englobant toutes les espèces, humaines, animales
et végétales qui forment le tissu vital de la planète), et
Ervin Laszlo explique pourquoi seules les entreprises
responsables ( c’est-à-dire respectueuses des hommes, de
l’environnement et des liens élargis) auront un développement
durable, et donc des chances de survivre. (in Virage global)
Ne remettez jamais en question la capacité d’un petit groupe de gens à transformer le monde. Rien d’autre n’y est jamais parvenu. »
Margaret Mead
Tout cela peut sembler bien utopique…et beaucoup ferment leur esprit
a priori, à cause de la dissemblance avec le passé, ou avec ce
qu’ils auraient envie d’entendre.
Rationalisation, dira-t-on, nécessaire à la survie du collectif…mais
aussi anéantissement du collectif :« la rationalisation est la maladie
spécifique que risque la rationalité si elle ne se régénère
constamment par auto-examen et autocritique » (E.MORIN, ibid)
Je vois bien plutôt ce paradoxe géant qu’est devenue la société
professionnelle comme un indice, certes, de « virage global »,
mais aussi comme une chance de survie : cette bifurcation que
nous avons commencé de vivre peut se solder par un degré
d’intelligence supérieure, un autre exemple de notre adaptation
extraordinaire à un environnement différent. C’est peut-être
la chance de franchir une étape supplémentaire vers l’hominisation,
vers l’ « Eros éternel » de notre visionnaire Père Freud ?!
La Stratégie chemin faisant, Marie-José AVENIER, Economica, 1997
Ingénierie des pratiques collectives, sous la direction de Marie-José AVENIER , l’Harmattan, 2000
Le Malaise dans la culture, Sigmund FREUD, Quadrige/PUF, 1995
Virage global, Ervin LASZLO, Les Editions de l’homme, 2002
Le Constructivisme, T.1, -Louis LE MOIGNE, L’harmattan, 2001
L’expérience psychothérapeutique de l’interdisciplinarité dans
les arcanes de la complexité des sciences de l’homme, Conférence de
Jacques MIERMONT publiée dans Ingénierie de l’interdisciplinarité, conférences MCX, L’Harmattan, 2002
La Méthode, T.5 : l’identité humaine, Edgar MORIN, Seuil, 2001
Sciences des systèmes, science de l’artificiel, Herbert A. SIMON, Dunod, 1991