Ce texte, écrit pour une conférence à la XV ème Université transdisciplinaire de l’Adreuc, colloque de 2003 sur « Politique de civilisation » part de constats très quotidiens du monde professionnel, notamment via les pratiques de Gestion des Ressources Humaines, pour en venir à quelques suggestions de ce qui pourrait changer la place de l’homme dans son système cognitif

Préambule

Changer le monde est changer son regard sur le monde...Laissons entrer entre notre réalité et nos valeurs un peu d’utopie, sous peine de manquer sérieusement de créativité. Oui je revendique la clé utopie, qui ouvre « le champ des possibles », qui ouvre le champ de l’éthique, qui ouvre le champ du « faisons autrement ensemble

La GRH est le lieu, comme son nom devrait l’indiquer, où, prioritairement se réfugient l’humanisme et le traitement humanitaire des problèmes de l’entreprise.
Cette vision relève désormais souvent du passé, et dans un premier temps, j’analyserai comment la gestion des ressources est devenue inhumaine, et en quoi ce signe est révélateur d’une politique de civilisation à abandonner.
J’en viendrais ensuite à développer la valeur première à réintroduire dans la GRH, à savoir l’altérité. Faire une vraie place à l’autre au lieu de la lui dénier ou de la lui voler, pourrait servir de socle à une politique de civilisation « du partage ».
Enfin, je m’ (nous) interrogerai sur comment changer d’attitude, de représentations profondes pour aller vers cette politique de civilisation qui nous fait défaut.

Deux petits exemples …

« Même si l’amour n’est pas plus fort que la mort, il nous fait vivre » ,
Edgar Morin, La violence du monde

Du cours de l’année écoulée, je retiendrai 2 exemples vécus dont je voudrais vous faire part. Tout d’abord parce qu’ils illustrent les 2 parties de mon propos ; ensuite parce qu’ils me semblent bien évoquer les formes actuelles du Mal et du Bien…et comment pourrait-on parler d’une politique de civilisation sans se référer à la Morale, ou tout du moins aux représentations que nous en avons, si nous voulons les faire évoluer ?

Cette année, il a circulé sur Internet une lettre que j’ai reçue comme toutes les personnes qui travaillent autour de Sophia Antipolis, la technopole près de Nice. Une lettre qu’a écrite une femme cadre, employée de la plus grande entreprise de nouvelles technologies de la technopole, avant de se suicider devant cette entreprise. Dans cette lettre, elle exprime son incompréhension profonde du mépris avec laquelle on s’est mise à la traiter au bout de 10 ans d’activité : arrêt d’une formation qu’on lui avait accordée, mise au placard sans responsabilités, passage humiliant de tests pour vérifier des capacités qu’on n’utilisait pas.
Un audit a été commandité par ladite entreprise, qui n ‘a trouvé que des rationalisations à son management : la formation a été arrêtée par réduction de budget, ses responsabilités ont été diminuées tout à fait logiquement après une réorganisation (de toutes façons elle avait demandé un temps partiel…), elle passait des tests en tant que vérificatrice de leur validité avant de les soumettre à des candidats extérieurs…Et bien entendu, elle était dépressive !
Au delà de la souffrance personnelle, que nous dit cet épisode du fonctionnement actuel de la GRH ? Il illustre une forme insidieuse du Mal dont sont complices beaucoup de responsables dans l’entreprise d’aujourd’hui : comment humilier l’autre en lui déniant sa place ?

L’autre exemple que je veux vous soumettre illustre à mes yeux le Bien. Un soir que je rentrais tard dans un bus, souffrante et fatiguée avec mes béquilles à cause d’une entorse, un rabbin déjà âgé m’offrit sa place assise, et son regard était plein de compassion.
J’ai gardé en tête toute l’année ce regard de compassion, d’abord parce qu’il n’est pas si fréquent d’en rencontrer un, ensuite parce qu’il réveillait l’idée que sans compassion, on ne peut laisser entrer l’autre chez soi, idée confirmée par mes lectures ( Edgar Morin, DalaÏ Lama) et rencontres (Sœur Emmanuelle) récentes.

Quelles Ressources Humaines ?

« Il n’y a plus de conflits collectifs, seulement des souffrances individuelles »,
Marie-France Hirigoyen, Le Vif du Sujet, France Culture du 24/06/03

La littérature (Christophe Dejours, Marie-France Hirigoyen1) et même le cinéma (Ressources Humaines, L’Emploi du Temps, de Laurent Cantet, pour ne citer que ceux-là) peignent depuis quelque temps déjà la souffrance de l’homme au travail, sur fond de concurrence exacerbée, d’injustices, et de frustrations. Il existe désormais une loi sur le harcèlement moral, qui a le mérite de dire la chose, donc de l’avaliser. Comme le rappelait Bourdieu, les conditions économiques justifient tout, y compris tous les mensonges auprès des salariés.
Chacun de nous connaît au moins un témoin de cet état de fait qui lui a raconté son propre exemple : licenciements, mobilité forcée, pressions et dévalorisation déshumanisent l’espace professionnel.
Je ne m’attarderai donc pas sur la description, mais plutôt sur ce que j’ai constaté des conséquences de ce fonctionnement assis sur le mépris de l’autre.
En devenant la règle, traiter l’autre comme un ennemi a engendré des attitudes « normales » ( qui disent la norme) bien qu’immorales. Je songe à la critique aisée et si vite exprimée par laquelle on juge –négativement- l’autre avant même d’avoir tous les éléments nécessaires à la compréhension globale de ce que l’on juge. « Pars pro toto » est désormais monnaie courante dans la pensée professionnelle, et pire, personne ne fait amende honorable en cas d’erreur. Il y a ainsi, conséquemment à la dilution des responsabilités et à la disjonction des savoirs, un espace pour la parole non vérifiée, une parole-jugement sans rigueur, uniquement fondée sur le pouvoir de celui qui est là et de ce fait s’attribue la parole-vérité sans partage. Ajoutons la toute croyance dans l’outil et la « fluidité » de l’éthique professionnelle, et nous comprenons ce qui guide la GRH, confluent d’une politique de civilisation et de l’espace professionnel capitaliste, vers sa fin.
La GRH cautionne donc que l’individu soit entièrement défini, ainsi que sa carrière, par son intérêt personnel, celui-ci étant aliéné uniquement à la défense et la lutte pour son pouvoir –réel ou imaginaire d’ailleurs- sur l’autre, ce qui devient rapidement contre l’autre. Cette obsession du « pré carré » qui s’éloigne tellement d’une pensée globale, enferme l’homme hélas dans son cerveau reptilien. Il en résulte une solitude de parcours de plus en plus malaisée à vivre et soutenir. Comment pourrait-il en être autrement quand la jalousie, la méfiance, la peur de l’autre –en ce qu’il ne peut que nous voler- organisent les rapports humains ?
Je vois là une cause d’importance à l’énergie négative actuellement développée dans l’Entreprise (ou l’Institution, qui maltraite de même les individus, mais de façon plus directe, plus hiérarchique !) : de plus en plus de temps passe en conflits stériles, sans aboutissement, sans médiation réelle, contre le voisin, contre le bureau d’à côté, le plus souvent en « non-dit », car curieusement, il y a une régression de la parole signifiante, de l’échange productif – « par manque de temps depuis les 35 heures » assurent les professionnels…Ne peut-on avancer aussi l’hypothèse que la parole vraie étant discréditée et peu porteuse d’effets, autant ne pas perdre son temps à s’en servir ? Ce quadrimoteur fou STEI (Sciences-Technique-Economie-Industrie) dont parle Edgar Morin3 trop dominant puisqu’il a perdu son facteur équilibrant, l’hélice humaniste, généralise la « discroyance » (j’invente le mot) c’est-à-dire une croyance disqualifiée en cette société professionnelle, dans laquelle on ne peut se réaliser que par un formatage « reptilien », mais dans laquelle on est obligé d’aller…La fameuse « démotivation » que constatent les managers, et que tous les outils, toutes les recettes n’arrivent pas à juguler. Le monde professionnel n’en est pas à un paradoxe près, - et ils sont souvent heuristiques- mais comment faire jouer l’humain quand on l’a supprimé ?!
L’organisation proprement dite des Ressources Humaines dans les organisations laisse entrevoir un virage qui sera peut-être global pour la profession de Directeur des Ressources Humaines. A force de délocalisation du traitement des données, à force d’émiettement des RH sur chaque poste (désormais tout le monde va contribuer un peu aux RH en commençant par entrer ses propres données sur Intranet, par exemple), le poste de DRH va probablement disparaître. On peut y voir une implosion interne logique au secteur (comme infirmière ou secrétaire sont des métiers en voie de disparition ), ou une carence d’un pouvoir régulateur central, sorte de reproduction des carences de la « société-monde 4» qui ne parvient pas à construire des instances régulatrices, comme l’illustre l’exemple récent de l’ONU bafoué.
Bien entendu, la crise des valeurs morales dans une entreprise en tant que reflet ou application des valeurs d’une société, nous renvoie aux prémisses.
Au début était l’éducation…
Que fait-elle pour changer les attitudes qu’elle est la première à critiquer ?
Je citerai l’exemple d’une grande école d’Ingénieurs où je menai une réflexion sur la complexité humaine, -et les attitudes éthiques- qu’elle ne pouvait bien entendu qu’engendrer. J’étais à peu près la seule à tenir ce discours, parmi une marée d’enseignements tous plus techniques les uns que les autres sur les nouvelles technologies…Cette année mon intervention a été supprimée, car les étudiants étant confrontés à une forte concurrence technique, devaient se former encore plus techniquement. « Faire toujours plus de la même chose » selon la formule rendue célèbre par l’Ecole de Palo Alto est pourtant une conduite qui a fait ses preuves d’échec ! Non seulement ils ne se démarqueront pas des autres écoles, qui seront peut-être mieux cotées en savoir technique que la leur, mais encore ils perdent une opportunité de se démarquer du moule unique, de faire valoir des ingénieurs qui se feraient reconnaître par la différence qu’ils apporteraient à l’entreprise.
Et si l’on descend des sphères élitaires, on peut craindre que les inégalités intellectuelles créées par l’éducation ne donnent naissance à de nouveaux ilotes, tout autant rejetés dans notre société, qui sous un discours « soft » et démocrate, éliminera toujours plus les plus faibles. Or sans éducation morale de base, l’ilote sans scrupule sera broyé par l’amoralité du système qu’il ne pourra contester.
Que fait déjà la société, pour enrayer l’amoralité qu’elle a engendrée? Qu’est-ce qui a valeur d’exemple ? Que nous montrent chaque jour les media autocatalyseurs des phénomènes ? Une société qui valorise le repli sur des intérêts ou acquis catégoriels (décliné en manifestations franco-françaises), qui valorise l’hyperindividualisme (souvenons-nous de l’image de Bernard Tapie, qu’ un cinéaste a encore amplifiée dans l’opinion du grand public), qui ne punit dans aucun de ses rouages : communauté, entreprise, Etat, la dérogation au Droit. « De fait il semble bien que les stratégies défensives soient payantes dans la majorité des cas. 5» Je renvoie au livre de Michel Monroy développant l’aspect d’une société qui à force d’essayer de se préserver des risques –réels ou fantasmés- s’immobilise en seule stratégie défensive ce qui la prive de créativité, d’avancée, de vie, enfin. Bien que négatives collectivement pour la survie de notre société, elles sont « payantes » parce que gagnantes à court terme ( acquis préservés, procès gagnés, refus d’agir, etc.)
Mais alors, puisqu’on en est aux risques et à leur conscience présumée, pouvons-nous, devons-nous provoquer un « virage global » ?
Nous connaissons aussi les conséquences d’une révolution provoquée par l’homme, et pouvons-nous en humanité, aller vers autre chose que « Terreur contre Terreur7 » ainsi que l’a commencé Al Qaïda ?
Entre le « tout défensif » et la Terreur, saurons-nous trouver une 3ème voie où l’homme laisse la place à l’homme ?

Quelles Ressources Humaines ?

« Notre base commune, c’est notre humanité »,
Dalaï Lama

Ainsi donc, il nous faut réintroduire l’altérité, j’entends par là tout ce qui donne sa place à l’autre, et peut-être lui permet de la trouver, dans une politique et les pratiques de GRH.
On verra dans ces brèves suggestions l’inverse de ce qui existe actuellement dans nos rapports professionnels.
Tout d’abord je songe à l’Hospitalité, un beau mot qui a donné les hospices et l’hôpital, et qui au Moyen-âge jalonnait les routes de Compostelle et de Rome. L’hospitalité, c’est une attitude que nous avons perdue- que rapporte-t-elle dans une société comptable ?- c’est faire honneur à l’étranger, et donc forcément à la différence. C’est la faire entrer dans notre espace physique et mental. C’est tout le contraire d’un formatage idéologique qui se verrouille sur lui-même pour exister, et qui sera obligé de se verrouiller de plus en plus pour se protéger. Dans nos espaces professionnels, aucune porte n’est ouverte à l’autre pour lui permettre de penser autrement même si l’ouverture est prônée partout: « dans le cadre de nombreuses entreprises, les pressions pour obtenir un rendement maximum reposent sur le risque entretenu d’une perte d’emploi conjoncturelle mais les discours des managers s’attachent à entretenir l’idée d’une communauté fraternelle. »
La générosité aux idées d’autrui ne peut que s ‘accompagner d’une réflexivité, d’un retour honnête sur soi qui réintroduirait l’autocritique. C’est manifester un degré d’autonomie inférieur que de critiquer les actes et les paroles de l’autre sans le faire d’abord pour ses propres agissements. La seule critique de l’autre peut être un mécanisme de défense certes occasionnel, mais comment une société pourrait-elle progresser sans autocritique, surtout si elle s’érige en modèle mondial? « une capacité autocritique est plus pertinente même si elle reste encore très minoritaire en Occident : voilà le bon cadeau à faire à tous les autres continents 10»
Il me semble qu’avec la validation de l’autocritique, on réintroduirait pour une large part la créativité. Un terme dont on parle beaucoup, mais qui est assez dévoyé, car il s’agit surtout de « trouver des idées neuves à l’intérieur de cadres anciens », alors que la vraie créativité repose sur l’accueil de la diversité. Et je vois partout dans le monde professionnel cette injonction paradoxale : « surtout, soyez créatif, mais d’abord on va vous dire comment on ne peut pas le faire » ! C’est que la créativité –la vraie, pas celle qui propose de nouvelles recettes dans de vieux pots – s’accompagne de liberté. Un Bien que l’on n’octroie que parcimonieusement dans l’entreprise d’aujourd’hui, lieu de l’Avoir au détriment de l’Etre. La seule forme de créativité que l’on verra bientôt permise sera celle qui cherchera comment obtenir le plus de pouvoir personnel , une créativité au service de stratégies –renforçant notre cerveau reptilien- où l’on croit que « faire perdre l’autre » est la seule issue de survie. Alors que notre survie, individuelle, sociétale, celle de l’espèce, repose bien plutôt sur des stratégies qu’Ervin Lazslo appelle « sans vainqueur ni vaincu (…) qui bénéficient à tous (pour) faire un usage responsable de la diversité des peuples, des nations et des cultures de la planète »
Tout ce contexte serait favorable à l’émergence de la « compétence collective » dont on est bien persuadé qu’elle est une nécessité dans notre fonctionnement de demain, même si personne ni aucune organisation ne crée les conditions pour la mettre en place. De quoi s’agit-il ?
Je fais appel à Guy Le Boterf, qui est désormais la référence en la matière « Il n’existe pas d’individu collectif, les seuls individus qui existent sont des individus ordinaires et singuliers.(..)La compétence collective est une émergence, un effet de composition(…) à partir de la coopération et de la synergie entre les compétences individuelles 12 ». L’auteur insiste sur l’attitude de base permettant de construire ces compétences collectives : la coopération, le partage des savoirs, comme antidote à l’hyper individualisme des compétences –erreur ou illusion de chaque diplômé croyant détenir à lui seul toutes les réponses à son environnement professionnel, certes, mais erreur auto alimentant les stratégies de pouvoir décrites plus haut-. Autrement dit, la GRH devrait favoriser les conditions valorisant la coopération comme élément de survie de notre adaptation, par l’attitude d’ouverture aux savoirs de l’autre cette fois-ci.
Enfin, il me semble qu’aucun de ces changements ne pourra s’effectuer si on ne réhabilite pas la compassion. On a voulu éliminer jusqu’au terme même de la formation des travailleurs sociaux, sous couvert d’ « objectivité », de protection personnelle, de laïcité peut-être du traitement du problème, la souffrance de l’autre ayant été d’abord le fief des Religieux. Mais là encore, on est victime d’une pensée disjonctive : si l’ intellect trouve des réponses à la souffrance de l’autre, l’affect seul permet de la partager. Cette notion de compassion est au cœur de la réflexion du Dalaï Lama : « Je crois que la compassion et l’amour sont nécessaires afin que nous puissions obtenir le bonheur, la sérénité(…) Je pense qu’avec une compassion authentique nous ne ressentons pas seulement les douleurs et les souffrances des autres mais nous éprouvons aussi une détermination pour vaincre ces souffrances. (…) Un des aspects de la compassion est une sorte de détermination et de responsabilité. 13» Le Religieux bouddhiste va plus loin encore, puisque « faire le bien » se retourne en bienfait personnel et que « l’égoïste intelligent en pensant aux autres en retire un bienfait personnel » (op cité p 88). Autrement dit : notre intérêt bien compris est de s’occuper du malheur des autres, ce qui peut être un premier degré d’accès à l’éthique.
J’ai d’ailleurs été frappée lors d’une conférence récente de Sœur Emmanuelle venue témoigner auprès d’étudiants –et dont la compassion a été aussi source de soulèvements de montagne, notamment auprès des chiffonniers du Caire- de sa définition de l’action humanitaire : « équipe, partenariat, collaboration ». On retrouve là les mêmes « outils » que ceux définis par Le Boterf pour l’entreprise, bien qu’il ne parle pas du point de vue de l’expérience humanitaire…Le besoin premier pour réapprendre à vivre ensemble est bien dans le partage.
La compassion est d’ailleurs à rapprocher de la « sollicitude » d’Hans Jonas parlant de « la peur pour l’autre 14». Cesser un peu d’avoir peur pour soi afin d’avoir peur pour l’autre serait aussi une voie du partage qui élargirait sans doute les stratégies de pouvoir des managers…
Arrêtons-nous maintenant sur quelques chiffres.
La consommation mondiale de viande a quintuplé entre 1950 et 1999 : de 44 millions de tonnes à 217 millions. La culture du tabac prive des millions d’individus de terres fertiles pour la culture des céréales et des légumes, or les terres agricoles existantes sont à peine suffisantes pour nourrir la population du globe dans ses inégalités : un acre de terre cultivable suffit aux besoins de l’Indien moyen, 12 acres pour l’Américain moyen. En 2010, un milliard de voitures circuleront sur la planète, je ne détaille pas les conséquences en besoin de carburant et en pollution…A travers ces quelques données, on comprend que le principe « Vivre et laisser vivre » n’est plus suffisant et qu’il nous faut passer à un degré éthique supérieur et planétaire : « Vivre de façon à laisser vivre les autres »16 ainsi que le préconise le Club de Budapest. Si « chacun de nous est responsable de l’humanité »17, alors pensons chacun de nos actes en termes de retentissement collectif, voire planétaire. Cela ne va pas sans effort pour l’Occident : il lui faudrait diminuer sa consommation de biens de luxe, par essence non partageables avec l’autre –qui souvent le produit pourtant , comme c’est le cas pour le coton, le café, le cacao, le platine…et bien évidemment le pétrole ! Ainsi que le rappelait Sœur Emmanuelle : « c’est parce que nous volons le coton aux peuples en voie de développement en leur payant juste de quoi manger pour qu’ils survivent, que nous pouvons en porter tous les jours, et si nous voulons sortir du néocolonialisme, il nous faut aller vers le partage planétaire 18»
« Oui », diront certains, « mais tout ça ce sont des paroles de religieux et nous dans l’entreprise, on produit des Biens, on est dans le concret »… « On n’est pas des curés tout de même » s’est défendu récemment le Responsable de la société devant laquelle la jeune femme en question s’est suicidée, lors de l’émission Le vif du sujet…
Justifications de fin de règne, car non seulement l’entreprise peut mais doit aller vers une éthique élargie elle-aussi, sous la pression des interactions législatives, organisationnelles et humaines – comme c’est déjà commencé pour l’environnement- qui cadreront de plus en plus son fonctionnement. Elle devra agir et produire sans nuire au contexte social, physique et commercial de son activité, un bel exemple des multilogiques nécessitant une pensée globale.
Avec l’altérité que je souhaiterais voir réintégrée dans la GRH, il ne s’agit pas de reproduire des valeurs religieuses-qui ne pourraient qu’engendrer le contraire de ce que l’on cherche, c’est-à-dire une fermeture sur un champ clos- alors que le Pape lui-même a condamné l’idée de « guerre sainte » récemment…Mais de retrouver et de valoriser l’humanisme présent dans le christianisme, l’islam, le bouddhisme: « l’universalité, la solidarité, la charité, dans le sens profond du mot vertu qui vient du cœur, la compassion »19 . Après tout religion vient de religare : relier, et il y a forcément à reprendre de ce lien dans une pensée de la reliance.

Mais comment changer de valeurs ?

« Or les discours de la morale n’on jamais changé les comportements humains »,
Edgar Morin

La morale ne se décrète pas, pas plus que ne se décrète la culture d’entreprise ou le sentiment du collectif. Elle se construit – sans doute lentement par rapport à notre urgence sociétale- en travaillant sur les représentations en formation permanente dans la boucle récursive individu-société-individu.
Alors bien sûr on songe à une réforme de l’éducation –une révolution serait un terme plus juste-. Mais ainsi qu’interrogeait déjà Marx : « qui éduquera les éducateurs ? »
Qui modifiera les paramètres sur lesquels les éducateurs sont recrutés? Qui valorisera qu’un bon éducateur n’est pas celui qui peut aligner le plus de savoirs théoriques, mais celui qui a le projet d’en faire quelque chose pour que les enfants aient un avenir autre ? Quel gouvernement recrutera des enseignants témoignant d’actions collectives voire humanitaires? « L’éducation ne se résume pas à transmettre le savoir et les compétences permettant d’atteindre des buts limités. Elle consiste à ouvrir les yeux des enfants sur les droits et les besoins des autres. Il nous incombe de les amener à comprendre que leurs actions ont une dimension universelle, et nous devons trouver un moyen de développer leur empathie innée de manière qu’ils acquièrent un sentiment de responsabilité envers leurs prochains.20 »
Restituer une éducation civique ou citoyenne, c’est déjà lui donner une existence. Mais c’est une existence au niveau du discours. Or, quiconque a enseigné, ou éduqué ses enfants, connaît la valeur éducative de l’exemple. Quelle crédibilité peut avoir un enseignant qui prône le travail en groupe quand ses élèves voient qu’il ne sait pas travailler avec ses collègues ?
Le collectif pourrait néanmoins entrer à l’école si l’on valorisait de vrais objectifs de groupe : au lieu de la sacro-sainte note individuelle qui stigmatise la course au pouvoir individuel et consacre l’hyper individualisme, on sanctionnerait une vraie compétence collective, à travers laquelle la compétence personnelle serait visible et valorisée qu’en tant qu’elle participerait à l’élaboration du savoir et des objectifs partagés. Toute l’éducation valorisant les valeurs et actes de partage devrait alors revoir son système de sanction/récompense. Sans tomber dans la dérive dogmatique de certaines écoles religieuses – de toute confession- ne sanctionnant que l’adhésion au dogme comme savoir utile, on pourrait envisager de valoriser les actions humanitaires. C’est déjà en cours par le biais des associations d’élèves dans les écoles supérieures de commerce ou d’ingénieur. Mais une minorité d’étudiants s’y attèlent, et c’est révélateur, ils ont été élevés dans une confession et sont souvent pratiquants. Pourtant l’éducation –laïque- pourrait se donner comme priorité de fédérer la jeunesse mondiale autour d’un « grand projet », ou d’une « grande idée » dont manquent cruellement les plus jeunes pour investir leur potentialité de révolte, d’action et d’utilité sociale. « (les jeunes) font naturellement preuve d’enthousiasme pour la justice et la paix et tendent à avoir un esprit beaucoup plus ouvert et souple que celui des adultes.21 » Même analyse positive chez Sœur Emmanuelle : « les solidarités n’ont jamais été plus fortes ni plus possibles pour les jeunes ; dans ma propre jeunesse, il n’existait guère que l’entrée en religion si l’on souhaitait faire quelque chose pour les autres » (Conférence du 13/05) . Sauver l’humanité pourrait devenir le grand projet éducatif pour demain, ce qui serait assurément une formation à la globalité et à la planétarisation, du même coup.
D’ordinaire, on compte sur les parents pour tenir un discours éducatif, mais là il pourrait y avoir éducation des parents par les enfants qui leur transmettraient les valeurs entendues et vécues à l’école…

A la suite de l’école, la société en viendrait à répandre ces valeurs nouvelles par l’exemple politique et la citoyenneté, elle aussi. La citoyenneté –peu à peu planétaire- pourrait être valorisée dès l’enfance par une action civique et collective (il existe déjà l’exemple ponctuel du Parlement des enfants). En se frottant très jeune à l’implication des responsabilités publiques, (îlot de quartier, actions européennes information recherchée et distribuée sur les pays en voie de développement, sur les pays avec lesquels on a des relations économiques…) les enfants retrouveraient peut-être le goût de la « chose publique » et de s’y investir. Dans l’école on aurait des paramètres d’évaluation citoyens et humains pour les actions des élèves, de même dans l’entreprise on initierait de nouveaux paramètres dans l’entretien d’évaluation annuel (dont Marie-France Hirigoyen souligne la dérive dévalorisante) : l’efficience ne serait plus axée sur des objectifs purement comptables, mais sur la capacité à créer de la confiance, le respect des engagements collectifs, la valeur ajoutée à la performance collective, les preuves de coopération…
Utopie ? Pas tant que cela : il existe au Conservatoire National des Arts et Métiers de Paris un cours sur les « Stratégies en ressources Humaines » qui se décline sur les 3 axes de l’implication, de la confiance et de la citoyenneté…
Enfin, l’entreprise devrait montrer elle aussi l’exemple en sortant de la parole seule et en vivant réellement les principes qu’elle affiche: la charte RH, la charte environnement ne seraient plus seulement une publicité mensongère supplémentaire, mais la lecture du véritable fonctionnement de l’organisation. On peut remarquer que les entreprises qui affichent des principes éthiques envers leurs clients ou leurs fournisseurs ont tendance à traiter leurs salariés avec les mêmes principes…C’est un début ! Des agences de notation des pratiques voient le jour (Novethic, Vigeo…) et l’on peut espérer qu’un jour le commerce international valorisera lui aussi les partenaires éthiques, dès lors que la représentation de la société aura changé… et que les mauvaises pratiques seront sanctionnées mondialement, ce qui suppose bien entendu un consensus de tous pour ne pas accepter les déchets du voisin ou le dégazage dans ses eaux…

« L’idée de sortir de l’histoire semble utopique…et l’ère planétaire produit les conditions d’une méta-évolution22 » ce qui signifie qu’entre cette conscience de la nécessité de changer et cette peur de changer, nos forces collectives ne seront peut-être pas suffisantes pour se fédérer par volonté, mais peut-être suffisantes pour répondre à l’aléa, à l’accident…
Un rabbin inconnu, le Dalaï Lama, le Pape, Sœur Emmanuelle…mes inspirateurs ont plutôt été des religieux. N’y a-t-il plus qu’eux pour croire en l’homme et lui donner sa place?


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