Ce texte, écrit pour une conférence à la XV ème Université transdisciplinaire de l’Adreuc, colloque de 2003 sur « Politique de civilisation » part de constats très quotidiens du monde professionnel, notamment via les pratiques de Gestion des Ressources Humaines, pour en venir à quelques suggestions de ce qui pourrait changer la place de l’homme dans son système cognitif
Changer le monde est changer son regard sur le monde...Laissons entrer entre notre réalité et nos valeurs un peu d’utopie, sous peine de manquer sérieusement de créativité. Oui je revendique la clé utopie, qui ouvre « le champ des possibles », qui ouvre le champ de l’éthique, qui ouvre le champ du « faisons autrement ensemble
La GRH est le lieu, comme son nom devrait l’indiquer, où, prioritairement
se réfugient l’humanisme et le traitement humanitaire des problèmes de l’entreprise.
Cette vision relève désormais souvent du passé, et dans un premier temps,
j’analyserai comment la gestion des ressources est devenue inhumaine,
et en quoi ce signe est révélateur d’une politique de civilisation
à abandonner.
J’en viendrais ensuite à développer la valeur première à réintroduire
dans la GRH, à savoir l’altérité. Faire une vraie place à l’autre au lieu
de la lui dénier ou de la lui voler, pourrait servir de socle à une politique
de civilisation « du partage ».
Enfin, je m’ (nous) interrogerai sur comment changer d’attitude, de représentations
profondes pour aller vers cette politique de civilisation qui nous fait défaut.
« Même si l’amour n’est pas plus fort que la mort, il nous fait vivre » ,
Edgar Morin, La violence du monde
Du cours de l’année écoulée, je retiendrai 2 exemples vécus dont je voudrais vous faire part. Tout d’abord parce qu’ils illustrent les 2 parties de mon propos ; ensuite parce qu’ils me semblent bien évoquer les formes actuelles du Mal et du Bien…et comment pourrait-on parler d’une politique de civilisation sans se référer à la Morale, ou tout du moins aux représentations que nous en avons, si nous voulons les faire évoluer ?
Cette année, il a circulé sur Internet une lettre que j’ai reçue
comme toutes les personnes qui travaillent autour de Sophia Antipolis,
la technopole près de Nice. Une lettre qu’a écrite une femme cadre,
employée de la plus grande entreprise de nouvelles technologies de la
technopole, avant de se suicider devant cette entreprise. Dans cette
lettre, elle exprime son incompréhension profonde du mépris avec
laquelle on s’est mise à la traiter au bout de 10 ans d’activité :
arrêt d’une formation qu’on lui avait accordée, mise au placard sans
responsabilités, passage humiliant de tests pour vérifier des capacités
qu’on n’utilisait pas.
Un audit a été commandité par ladite entreprise, qui n ‘a trouvé que
des rationalisations à son management : la formation a été arrêtée par
réduction de budget, ses responsabilités ont été diminuées tout à fait
logiquement après une réorganisation (de toutes façons elle avait demandé
un temps partiel…), elle passait des tests en tant que vérificatrice de
leur validité avant de les soumettre à des candidats extérieurs…Et bien
entendu, elle était dépressive !
Au delà de la souffrance personnelle, que nous dit cet épisode du
fonctionnement actuel de la GRH ? Il illustre une forme insidieuse du
Mal dont sont complices beaucoup de responsables dans l’entreprise
d’aujourd’hui : comment humilier l’autre en lui déniant sa place ?
L’autre exemple que je veux vous soumettre illustre à mes yeux le Bien.
Un soir que je rentrais tard dans un bus, souffrante et fatiguée avec
mes béquilles à cause d’une entorse, un rabbin déjà âgé m’offrit
sa place assise, et son regard était plein de compassion.
J’ai gardé en tête toute l’année ce regard de compassion, d’abord parce
qu’il n’est pas si fréquent d’en rencontrer un, ensuite parce qu’il
réveillait l’idée que sans compassion, on ne peut laisser entrer l’autre
chez soi, idée confirmée par mes lectures ( Edgar Morin, DalaÏ Lama) et
rencontres (Sœur Emmanuelle) récentes.
« Il n’y a plus de conflits collectifs, seulement des souffrances individuelles »,
Marie-France Hirigoyen, Le Vif du Sujet, France Culture du 24/06/03
La littérature (Christophe Dejours, Marie-France Hirigoyen1) et même le
cinéma (Ressources Humaines, L’Emploi du Temps, de Laurent Cantet, pour ne
citer que ceux-là) peignent depuis quelque temps déjà la souffrance de
l’homme au travail, sur fond de concurrence exacerbée, d’injustices, et de
frustrations. Il existe désormais une loi sur le harcèlement moral, qui a
le mérite de dire la chose, donc de l’avaliser. Comme le rappelait Bourdieu,
les conditions économiques justifient tout, y compris tous les mensonges
auprès des salariés.
Chacun de nous connaît au moins un témoin de cet état de fait qui lui a
raconté son propre exemple : licenciements, mobilité forcée, pressions et
dévalorisation déshumanisent l’espace professionnel.
Je ne m’attarderai donc pas sur la description, mais plutôt sur ce que j’ai
constaté des conséquences de ce fonctionnement assis sur le mépris de l’autre.
En devenant la règle, traiter l’autre comme un ennemi a engendré des
attitudes « normales » ( qui disent la norme) bien qu’immorales. Je songe
à la critique aisée et si vite exprimée par laquelle on juge –négativement-
l’autre avant même d’avoir tous les éléments nécessaires à la compréhension
globale de ce que l’on juge. « Pars pro toto » est désormais monnaie courante
dans la pensée professionnelle, et pire, personne ne fait amende honorable en
cas d’erreur. Il y a ainsi, conséquemment à la dilution des responsabilités et
à la disjonction des savoirs, un espace pour la parole non vérifiée, une
parole-jugement sans rigueur, uniquement fondée sur le pouvoir de celui qui
est là et de ce fait s’attribue la parole-vérité sans partage. Ajoutons la
toute croyance dans l’outil et la « fluidité » de l’éthique professionnelle,
et nous comprenons ce qui guide la GRH, confluent d’une politique de
civilisation et de l’espace professionnel capitaliste, vers sa fin.
La GRH cautionne donc que l’individu soit entièrement défini, ainsi que sa
carrière, par son intérêt personnel, celui-ci étant aliéné uniquement à
la défense et la lutte pour son pouvoir –réel ou imaginaire d’ailleurs- sur
l’autre, ce qui devient rapidement contre l’autre. Cette obsession du « pré
carré » qui s’éloigne tellement d’une pensée globale, enferme l’homme hélas dans
son cerveau reptilien. Il en résulte une solitude de parcours de plus en plus
malaisée à vivre et soutenir. Comment pourrait-il en être autrement quand la
jalousie, la méfiance, la peur de l’autre –en ce qu’il ne peut que nous voler-
organisent les rapports humains ?
Je vois là une cause d’importance à l’énergie négative actuellement
développée dans l’Entreprise (ou l’Institution, qui maltraite de même
les individus, mais de façon plus directe, plus hiérarchique !) : de plus
en plus de temps passe en conflits stériles, sans aboutissement, sans
médiation réelle, contre le voisin, contre le bureau d’à côté, le plus souvent
en « non-dit », car curieusement, il y a une régression de la parole signifiante,
de l’échange productif – « par manque de temps depuis les 35 heures » assurent
les professionnels…Ne peut-on avancer aussi l’hypothèse que la parole vraie
étant discréditée et peu porteuse d’effets, autant ne pas perdre son temps à
s’en servir ? Ce quadrimoteur fou STEI (Sciences-Technique-Economie-Industrie)
dont parle Edgar Morin3 trop dominant puisqu’il a perdu son facteur
équilibrant, l’hélice humaniste, généralise la « discroyance » (j’invente le
mot) c’est-à-dire une croyance disqualifiée en cette société professionnelle,
dans laquelle on ne peut se réaliser que par un formatage « reptilien », mais
dans laquelle on est obligé d’aller…La fameuse « démotivation » que constatent
les managers, et que tous les outils, toutes les recettes n’arrivent pas à
juguler. Le monde professionnel n’en est pas à un paradoxe près, - et ils sont
souvent heuristiques- mais comment faire jouer l’humain quand on l’a supprimé ?!
L’organisation proprement dite des Ressources Humaines dans les organisations
laisse entrevoir un virage qui sera peut-être global pour la profession de
Directeur des Ressources Humaines. A force de délocalisation du traitement
des données, à force d’émiettement des RH sur chaque poste (désormais tout le
monde va contribuer un peu aux RH en commençant par entrer ses propres données
sur Intranet, par exemple), le poste de DRH va probablement disparaître. On peut
y voir une implosion interne logique au secteur (comme infirmière ou secrétaire
sont des métiers en voie de disparition ), ou une carence d’un pouvoir régulateur
central, sorte de reproduction des carences de la « société-monde 4» qui ne
parvient pas à construire des instances régulatrices, comme l’illustre l’exemple
récent de l’ONU bafoué.
Bien entendu, la crise des valeurs morales dans une entreprise en tant que
reflet ou application des valeurs d’une société, nous renvoie aux prémisses.
Au début était l’éducation…
Que fait-elle pour changer les attitudes qu’elle est la première à critiquer ?
Je citerai l’exemple d’une grande école d’Ingénieurs où je menai une réflexion
sur la complexité humaine, -et les attitudes éthiques- qu’elle ne pouvait bien
entendu qu’engendrer.
J’étais à peu près la seule à tenir ce discours, parmi une marée
d’enseignements tous plus techniques les uns que les autres sur les nouvelles
technologies…Cette année mon intervention a été supprimée, car les étudiants
étant confrontés à une forte concurrence technique, devaient se former encore
plus techniquement. « Faire toujours plus de la même chose » selon la formule
rendue célèbre par l’Ecole de Palo Alto est pourtant une conduite qui a fait
ses preuves d’échec ! Non seulement ils ne se démarqueront pas des autres
écoles, qui seront peut-être mieux cotées en savoir technique que la leur,
mais encore ils perdent une opportunité de se démarquer du moule unique, de
faire valoir des ingénieurs qui se feraient reconnaître par la différence qu’ils
apporteraient à l’entreprise.
Et si l’on descend des sphères élitaires, on peut craindre que les inégalités
intellectuelles créées par l’éducation ne donnent naissance à de nouveaux ilotes,
tout autant rejetés dans notre société, qui sous un discours « soft » et
démocrate, éliminera toujours plus les plus faibles. Or sans éducation morale
de base, l’ilote sans scrupule sera broyé par l’amoralité du système qu’il ne
pourra contester.
Que fait déjà la société, pour enrayer l’amoralité qu’elle a engendrée?
Qu’est-ce qui a valeur d’exemple ? Que nous montrent chaque jour les media
autocatalyseurs des phénomènes ? Une société qui valorise le repli sur des
intérêts ou acquis catégoriels (décliné en manifestations franco-françaises),
qui valorise l’hyperindividualisme (souvenons-nous de l’image de Bernard Tapie,
qu’ un cinéaste a encore amplifiée dans l’opinion du grand public), qui ne punit
dans aucun de ses rouages : communauté, entreprise, Etat, la dérogation au
Droit. « De fait il semble bien que les stratégies défensives soient payantes
dans la majorité des cas. 5» Je renvoie au livre de Michel Monroy développant
l’aspect d’une société qui à force d’essayer de se préserver des risques –réels
ou fantasmés- s’immobilise en seule stratégie défensive ce qui la prive de
créativité, d’avancée, de vie, enfin. Bien que négatives collectivement pour
la survie de notre société, elles sont « payantes » parce que gagnantes à
court terme ( acquis préservés, procès gagnés, refus d’agir, etc.)
Mais alors, puisqu’on en est aux risques et à leur conscience présumée,
pouvons-nous, devons-nous provoquer un « virage global » ?
Nous connaissons aussi les conséquences d’une révolution provoquée par
l’homme, et pouvons-nous en humanité, aller vers autre chose que « Terreur
contre Terreur7 » ainsi que l’a commencé Al Qaïda ?
Entre le « tout défensif » et la Terreur, saurons-nous trouver une
3ème voie où l’homme laisse la place à l’homme ?
« Notre base commune, c’est notre humanité »,
Dalaï Lama
Ainsi donc, il nous faut réintroduire l’altérité, j’entends par là tout ce qui
donne sa place à l’autre, et peut-être lui permet de la trouver, dans une
politique et les pratiques de GRH.
On verra dans ces brèves suggestions l’inverse de ce qui existe actuellement
dans nos rapports professionnels.
Tout d’abord je songe à l’Hospitalité, un beau mot qui a donné les hospices et
l’hôpital, et qui au Moyen-âge jalonnait les routes de Compostelle et de
Rome. L’hospitalité, c’est une attitude que nous avons perdue- que
rapporte-t-elle dans une société comptable ?- c’est faire honneur à
l’étranger, et donc forcément à la différence. C’est la faire entrer dans
notre espace physique et mental. C’est tout le contraire d’un formatage
idéologique qui se verrouille sur lui-même pour exister, et qui sera
obligé de se verrouiller de plus en plus pour se protéger. Dans nos
espaces professionnels, aucune porte n’est ouverte à l’autre pour lui
permettre de penser autrement même si l’ouverture est prônée partout:
« dans le cadre de nombreuses entreprises, les pressions pour obtenir
un rendement maximum reposent sur le risque entretenu d’une perte d’emploi
conjoncturelle mais les discours des managers s’attachent à entretenir l’idée
d’une communauté fraternelle. »
La générosité aux idées d’autrui ne peut que s ‘accompagner d’une
réflexivité, d’un retour honnête sur soi qui réintroduirait
l’autocritique. C’est manifester un degré d’autonomie inférieur que
de critiquer les actes et les paroles de l’autre sans le faire d’abord
pour ses propres agissements. La seule critique de l’autre peut être un
mécanisme de défense certes occasionnel, mais comment une société
pourrait-elle progresser sans autocritique, surtout si elle s’érige en
modèle mondial? « une capacité autocritique est plus pertinente même
si elle reste encore très minoritaire en Occident : voilà le bon
cadeau à faire à tous les autres continents 10»
Il me semble qu’avec la validation de l’autocritique, on réintroduirait
pour une large part la créativité. Un terme dont on parle beaucoup, mais
qui est assez dévoyé, car il s’agit surtout de « trouver des idées neuves
à l’intérieur de cadres anciens », alors que la vraie créativité repose sur
l’accueil de la diversité. Et je vois partout dans le monde professionnel
cette injonction paradoxale : « surtout, soyez créatif, mais d’abord on
va vous dire comment on ne peut pas le faire » ! C’est que la créativité –la
vraie, pas celle qui propose de nouvelles recettes dans de vieux pots –
s’accompagne de liberté. Un Bien que l’on n’octroie que parcimonieusement
dans l’entreprise d’aujourd’hui, lieu de l’Avoir au détriment de l’Etre. La
seule forme de créativité que l’on verra bientôt permise sera celle qui
cherchera comment obtenir le plus de pouvoir personnel , une créativité
au service de stratégies –renforçant notre cerveau reptilien- où l’on croit
que « faire perdre l’autre » est la seule issue de survie. Alors que notre
survie, individuelle, sociétale, celle de l’espèce, repose bien plutôt sur
des stratégies qu’Ervin Lazslo appelle « sans vainqueur ni vaincu (…) qui
bénéficient à tous (pour) faire un usage responsable de la diversité des
peuples, des nations et des cultures de la planète »
Tout ce contexte serait favorable à l’émergence de la « compétence
collective » dont on est bien persuadé qu’elle est une nécessité dans
notre fonctionnement de demain, même si personne ni aucune organisation
ne crée les conditions pour la mettre en place. De quoi s’agit-il ?
Je fais appel à Guy Le Boterf, qui est désormais la référence en la
matière « Il n’existe pas d’individu collectif, les seuls individus qui
existent sont des individus ordinaires et singuliers.(..)La compétence
collective est une émergence, un effet de composition(…) à partir de la
coopération et de la synergie entre les compétences individuelles 12 ».
L’auteur insiste sur l’attitude de base permettant de construire ces
compétences collectives : la coopération, le partage des savoirs, comme
antidote à l’hyper individualisme des compétences –erreur ou illusion
de chaque diplômé croyant détenir à lui seul toutes les réponses à son
environnement professionnel, certes, mais erreur auto alimentant les
stratégies de pouvoir décrites plus haut-. Autrement dit, la GRH
devrait favoriser les conditions valorisant la coopération comme
élément de survie de notre adaptation, par l’attitude d’ouverture
aux savoirs de l’autre cette fois-ci.
Enfin, il me semble qu’aucun de ces changements ne pourra s’effectuer
si on ne réhabilite pas la compassion. On a voulu éliminer jusqu’au terme
même de la formation des travailleurs sociaux, sous couvert d’ « objectivité »,
de protection personnelle, de laïcité peut-être du traitement du problème,
la souffrance de l’autre ayant été d’abord le fief des Religieux. Mais là
encore, on est victime d’une pensée disjonctive : si l’ intellect trouve des
réponses à la souffrance de l’autre, l’affect seul permet de la partager.
Cette notion de compassion est au cœur de la réflexion du Dalaï Lama : « Je
crois que la compassion et l’amour sont nécessaires afin que nous puissions
obtenir le bonheur, la sérénité(…) Je pense qu’avec une compassion authentique
nous ne ressentons pas seulement les douleurs et les souffrances des autres
mais nous éprouvons aussi une détermination pour vaincre ces souffrances. (…)
Un des aspects de la compassion est une sorte de détermination et de
responsabilité. 13» Le Religieux bouddhiste va plus loin encore, puisque
« faire le bien » se retourne en bienfait personnel et que « l’égoïste
intelligent en pensant aux autres en retire un bienfait personnel » (op cité p 88).
Autrement dit : notre intérêt bien compris est de s’occuper du malheur
des autres, ce qui peut être un premier degré d’accès à l’éthique.
J’ai d’ailleurs été frappée lors d’une conférence récente de Sœur
Emmanuelle venue témoigner auprès d’étudiants –et dont la compassion
a été aussi source de soulèvements de montagne, notamment auprès des
chiffonniers du Caire- de sa définition de l’action humanitaire :
« équipe, partenariat, collaboration ». On retrouve là les mêmes
« outils » que ceux définis par Le Boterf pour l’entreprise, bien
qu’il ne parle pas du point de vue de l’expérience humanitaire…Le
besoin premier pour réapprendre à vivre ensemble est bien dans le
partage.
La compassion est d’ailleurs à rapprocher de la « sollicitude »
d’Hans Jonas parlant de « la peur pour l’autre 14». Cesser un peu
d’avoir peur pour soi afin d’avoir peur pour l’autre serait aussi
une voie du partage qui élargirait sans doute les stratégies de
pouvoir des managers…
Arrêtons-nous maintenant sur quelques chiffres.
La consommation mondiale de viande a quintuplé entre 1950 et 1999 :
de 44 millions de tonnes à 217 millions. La culture du tabac prive
des millions d’individus de terres fertiles pour la culture des céréales
et des légumes, or les terres agricoles existantes sont à peine suffisantes
pour nourrir la population du globe dans ses inégalités : un acre de
terre cultivable suffit aux besoins de l’Indien moyen, 12 acres pour
l’Américain moyen. En 2010, un milliard de voitures circuleront sur la
planète, je ne détaille pas les conséquences en besoin de carburant et
en pollution…A travers ces quelques données, on comprend que le
principe « Vivre et laisser vivre » n’est plus suffisant et qu’il nous faut
passer à un degré éthique supérieur et planétaire : « Vivre de façon à
laisser vivre les autres »16 ainsi que le préconise le Club de Budapest.
Si « chacun de nous est responsable de l’humanité »17, alors pensons
chacun de nos actes en termes de retentissement collectif, voire
planétaire. Cela ne va pas sans effort pour l’Occident : il lui faudrait
diminuer sa consommation de biens de luxe, par essence non partageables
avec l’autre –qui souvent le produit pourtant , comme c’est le cas pour
le coton, le café, le cacao, le platine…et bien évidemment le pétrole !
Ainsi que le rappelait Sœur Emmanuelle : « c’est parce que nous volons
le coton aux peuples en voie de développement en leur payant juste de
quoi manger pour qu’ils survivent, que nous pouvons en porter tous les
jours, et si nous voulons sortir du néocolonialisme, il nous faut
aller vers le partage planétaire 18»
« Oui », diront certains, « mais tout ça ce sont des paroles de
religieux et nous dans l’entreprise, on produit des Biens, on est
dans le concret »… « On n’est pas des curés tout de même » s’est
défendu récemment le Responsable de la société devant laquelle la
jeune femme en question s’est suicidée, lors de l’émission Le vif
du sujet…
Justifications de fin de règne, car non seulement l’entreprise peut
mais doit aller vers une éthique élargie elle-aussi, sous la pression
des interactions législatives, organisationnelles et humaines –
comme c’est déjà commencé pour l’environnement- qui cadreront de
plus en plus son fonctionnement. Elle devra agir et produire sans
nuire au contexte social, physique et commercial de son activité,
un bel exemple des multilogiques nécessitant une pensée globale.
Avec l’altérité que je souhaiterais voir réintégrée dans la GRH,
il ne s’agit pas de reproduire des valeurs religieuses-qui ne pourraient
qu’engendrer le contraire de ce que l’on cherche, c’est-à-dire une
fermeture sur un champ clos- alors que le Pape lui-même a condamné
l’idée de « guerre sainte » récemment…Mais de retrouver et de
valoriser l’humanisme présent dans le christianisme, l’islam, le bouddhisme:
« l’universalité, la solidarité, la charité, dans le sens profond du mot
vertu qui vient du cœur, la compassion »19 . Après tout religion vient
de religare : relier, et il y a forcément à reprendre de ce lien
dans une pensée de la reliance.
« Or les discours de la morale n’on jamais changé les comportements humains »,
Edgar Morin
La morale ne se décrète pas, pas plus que ne se décrète la culture
d’entreprise ou le sentiment du collectif. Elle se construit – sans
doute lentement par rapport à notre urgence sociétale- en travaillant
sur les représentations en formation permanente dans la boucle
récursive individu-société-individu.
Alors bien sûr on songe à une réforme de l’éducation –une révolution
serait un terme plus juste-. Mais ainsi qu’interrogeait déjà Marx :
« qui éduquera les éducateurs ? »
Qui modifiera les paramètres sur lesquels les éducateurs sont recrutés?
Qui valorisera qu’un bon éducateur n’est pas celui qui peut aligner
le plus de savoirs théoriques, mais celui qui a le projet d’en faire
quelque chose pour que les enfants aient un avenir autre ? Quel gouvernement
recrutera des enseignants témoignant d’actions collectives voire humanitaires?
« L’éducation ne se résume pas à transmettre le savoir et les compétences
permettant d’atteindre des buts limités. Elle consiste à ouvrir les yeux
des enfants sur les droits et les besoins des autres. Il nous incombe de
les amener à comprendre que leurs actions ont une dimension universelle, et
nous devons trouver un moyen de développer leur empathie innée de manière
qu’ils acquièrent un sentiment de responsabilité envers leurs prochains.20 »
Restituer une éducation civique ou citoyenne, c’est déjà lui donner une existence.
Mais c’est une existence au niveau du discours. Or, quiconque a enseigné,
ou éduqué ses enfants, connaît la valeur éducative de l’exemple. Quelle
crédibilité peut avoir un enseignant qui prône le travail en groupe quand
ses élèves voient qu’il ne sait pas travailler avec ses collègues ?
Le collectif pourrait néanmoins entrer à l’école si l’on valorisait de vrais
objectifs de groupe : au lieu de la sacro-sainte note individuelle qui
stigmatise la course au pouvoir individuel et consacre l’hyper individualisme,
on sanctionnerait une vraie compétence collective, à travers laquelle la
compétence personnelle serait visible et valorisée qu’en tant qu’elle
participerait à l’élaboration du savoir et des objectifs partagés. Toute
l’éducation valorisant les valeurs et actes de partage devrait alors revoir
son système de sanction/récompense. Sans tomber dans la dérive dogmatique
de certaines écoles religieuses – de toute confession- ne sanctionnant que
l’adhésion au dogme comme savoir utile, on pourrait envisager de valoriser
les actions humanitaires. C’est déjà en cours par le biais des associations
d’élèves dans les écoles supérieures de commerce ou d’ingénieur. Mais une
minorité d’étudiants s’y attèlent, et c’est révélateur, ils ont été élevés
dans une confession et sont souvent pratiquants. Pourtant l’éducation
–laïque- pourrait se donner comme priorité de fédérer la jeunesse
mondiale autour d’un « grand projet », ou d’une « grande idée » dont
manquent cruellement les plus jeunes pour investir leur potentialité
de révolte, d’action et d’utilité sociale. « (les jeunes) font naturellement
preuve d’enthousiasme pour la justice et la paix et tendent à avoir un
esprit beaucoup plus ouvert et souple que celui des adultes.21 » Même
analyse positive chez Sœur Emmanuelle : « les solidarités n’ont jamais
été plus fortes ni plus possibles pour les jeunes ; dans ma propre
jeunesse, il n’existait guère que l’entrée en religion si l’on souhaitait
faire quelque chose pour les autres » (Conférence du 13/05) . Sauver
l’humanité pourrait devenir le grand projet éducatif pour demain, ce
qui serait assurément une formation à la globalité et à la planétarisation,
du même coup.
D’ordinaire, on compte sur les parents pour tenir un discours éducatif,
mais là il pourrait y avoir éducation des parents par les enfants qui
leur transmettraient les valeurs entendues et vécues à l’école…
A la suite de l’école, la société en viendrait à répandre ces valeurs
nouvelles par l’exemple politique et la citoyenneté, elle aussi. La
citoyenneté –peu à peu planétaire- pourrait être valorisée dès l’enfance
par une action civique et collective (il existe déjà l’exemple ponctuel
du Parlement des enfants). En se frottant très jeune à l’implication
des responsabilités publiques, (îlot de quartier, actions européennes
information recherchée et distribuée sur les pays en voie de
développement, sur les pays avec lesquels on a des relations
économiques…) les enfants retrouveraient peut-être le goût de la
« chose publique » et de s’y investir. Dans l’école on aurait des
paramètres d’évaluation citoyens et humains pour les actions des
élèves, de même dans l’entreprise on initierait de nouveaux
paramètres dans l’entretien d’évaluation annuel (dont Marie-France
Hirigoyen souligne la dérive dévalorisante) : l’efficience ne serait
plus axée sur des objectifs purement comptables, mais sur la capacité
à créer de la confiance, le respect des engagements collectifs, la
valeur ajoutée à la performance collective, les preuves de coopération…
Utopie ? Pas tant que cela : il existe au Conservatoire National
des Arts et Métiers de Paris un cours sur les « Stratégies en ressources
Humaines » qui se décline sur les 3 axes de l’implication, de la
confiance et de la citoyenneté…
Enfin, l’entreprise devrait montrer elle aussi l’exemple en sortant de
la parole seule et en vivant réellement les principes qu’elle affiche:
la charte RH, la charte environnement ne seraient plus seulement une
publicité mensongère supplémentaire, mais la lecture du véritable
fonctionnement de l’organisation. On peut remarquer que les entreprises
qui affichent des principes éthiques envers leurs clients ou leurs
fournisseurs ont tendance à traiter leurs salariés avec les mêmes
principes…C’est un début ! Des agences de notation des pratiques
voient le jour (Novethic, Vigeo…) et l’on peut espérer qu’un jour
le commerce international valorisera lui aussi les partenaires
éthiques, dès lors que la représentation de la société aura changé…
et que les mauvaises pratiques seront sanctionnées mondialement,
ce qui suppose bien entendu un consensus de tous pour ne pas
accepter les déchets du voisin ou le dégazage dans ses eaux…
« L’idée de sortir de l’histoire semble utopique…et l’ère planétaire
produit les conditions d’une méta-évolution22 » ce qui signifie
qu’entre cette conscience de la nécessité de changer et cette peur
de changer, nos forces collectives ne seront peut-être pas suffisantes
pour se fédérer par volonté, mais peut-être suffisantes pour répondre
à l’aléa, à l’accident…
Un rabbin inconnu, le Dalaï Lama, le Pape, Sœur Emmanuelle…mes
inspirateurs ont plutôt été des religieux. N’y a-t-il plus qu’eux
pour croire en l’homme et lui donner sa place?