La singularité (toute paradoxale !) de ce texte est sa gémellité: il a été conçu et écrit à deux voix : celle d’un musicien de jazz et la mienne, réunies autour du concept de complexité. Que peut-il bien y avoir de commun entre le jazz et la formation pour adultes ?
Ce pari a été tenu lors d’un atelier du « Grand atelier de Lille » organisé par AEMCX en 2003, et le public, d’abord déstabilisé, a rapidement été séduit par cet « art de la fugue » qui a suscité la créativité des échanges. La suite prévue, jouer ce que l’on avait parlé, n’a pu, hélas, se mettre en place

Préambule

Par delà le tétragramme d’autonomie des systèmes vivants, l’ « auto-éco-ré-organisation », ou la tresse ordre/désordre/organisation, cette double communication parle de la créativité qui fait de nous des « inventeurs » (au sens von foerstien) de soi et du monde.

Depuis maintenant 20 ans, je forme des adultes à ce que l’on pourrait regrouper, pour situer rapidement aux yeux de tous, sous le vocable « management ».
Je préférerais le terme « réflexion sur son fonctionnement-au-monde », mais cela n’existe pas et est peu achetable par l’Entreprise ou l’Apec…
Je me cantonnerai donc à management, même si mon travail consiste plutôt à ce que chacun apprenne à se « manager », apprenne à ce que le savoir qu’il découvre revienne d’abord sur lui-même afin qu’il en fasse quelque chose d’autre.
En 20 ans, j’ai vu passer beaucoup de modes – qui devenaient rarement des modes opératoires - mais ce qui était important, c’est qu’à travers toutes ces modes, le processus de la formation continue restait identique : une musique non écrite, comme le jazz, qui s’élaborait de et par des individus en transformation dans un contexte mouvant, voire déstabilisant.
Et puisque les « catégories » explicatives de Michel Yves-Bonnet ont « résonné » en moi suffisamment pour que je les entende comme une lecture de la formation continue telle que je la pratique, je vais tenter grâce à elles d’éclairer ma réflexion en transformant, si faire se peut, « le singulier perçu en régulier possible » ( la formule est de Jean-Louis Le Moigne).

1-La mélodie:

« On retrouve dans le jazz les leitmotiv chers aux classiques », nous dit Michel Yves-Bonnet pour nous faire entendre (dans toutes ses acceptions !) que l’originalité du jazz n’est pas dans ses thèmes. La formation continue n’affiche pas plus d’originalité : ses thèmes sont récurrents, et depuis la loi cadre de 1971, ils se sont installés dans nos habitudes, les formatant peut-être en représentations intouchables, dans le monde traitant du « savoir pour faire ».
Ainsi trouve-t-on dans ce désormais Panthéon : l’inébranlable « management », qui a rapidement remplacé « développement personnel », - une dénomination dont le commanditaire de la formation ne saisissait plus sa rentabilité par rapport à une gestion devenant toujours plus « comptable » – maintenant assez appuyé sur le « management de projet », devenu bientôt « management par projet » - bien utile si l’on n’a pas de projet -
Bien entendu ces thèmes de base peuvent s’habiller de multiples voiles leur conférant l’apparence de produits infinis. Je n’en citerais que quelques illustrations, car plusieurs pages n’y suffiraient pas : « performance des cadres », « efficacité personnelle », « mobiliser son équipe », « animer une équipe projet », « entretenir la cohésion », ou encore « gérer les conflits ».
Bref, inutile de détailler davantage les objectifs déclarés sur le programme de ces actions de formation, derrière, ou dessous, il y a toujours le même leitmotiv : améliorer son fonctionnement (officiellement professionnel).
Comme le jazz reprend les mélodies classiques, la formation continue reprend à l’infini son thème central : amener l’individu à comprendre comment il interagit avec son environnement (et que l’on m’explique comment on peut scinder le fonctionnement professionnel du fonctionnement personnel !)1

2- Le rythme:

Ce n’est pas non plus là qu’il faut chercher l’originalité du jazz, nous rappelle Michel Yves-Bonnet « quoique apparaisse là, peut-être, un premier réel élément de différenciation ».
Le rythme nous renvoie à l’allure, à la marche, à la démarche, et celle de la formation continue ne peut qu’être, à mon sens - certes construit lui-aussi -, constructiviste. « Le chemin (s’y) construit en marchant », car il ne peut y avoir de chemin prédéfini pour un adulte en formation, seulement une intentionnalité centrale.
L’intentionnalité ne se confond pas avec l’objectif : on a par exemple l’objectif d’apprendre à utiliser Internet, mais cela s’inscrit dans un processus plus large, qui recouvre ce que l’on va en faire, ce que le temps va faire en nous de ce savoir, comment il va transformer nos buts vis-à-vis d’Internet, qui ne pouvaient qu’être a priori limités par ce que nous en ignorions.
L’intentionnalité s’inscrit dans le temps, parce qu’elle se transforme au cours du temps d’apprentissage. C’est en cela qu’elle est constructiviste.
Non seulement parce qu’elle construit l’individu avec de nouveaux repères, mais aussi parce qu’elle se construit en se transformant.
Partie d’une programmation normative plutôt limitée, visant à des objectifs (et aussi à rassurer le commanditaire), la démarche s’élargira « en chemin » grâce à une intentionnalité toujours plus polyphonique, pour peu qu’on lui fournisse les ressources nécessaires, dont le Temps est la principale.
Je parle évidemment des formations longues où l’on peut travailler avec les apprenants plus de quelques heures.
Ainsi apparaît avec l’intentionnalité qui va donner le rythme à chaque formation, un premier élément de différenciation et de parcours original par rapport à la programmation de départ.

3- L’improvisation:

« Musique autre tout en étant la même, émergeant dans un contexte favorable aux mutations culturelles. » Tel le jazz, la formation continue, - on pourrait aussi l’appeler « durable » -, laisse sa part à l’aléa, l’imprédictible – et c’est toujours ce qui apeure en début de processus les apprenants -, à l’improvisation.
Qui peut dire avec certitude ce que deviendra un groupe en formation ?
Et tel individu ? Je me trouve régulièrement surprise, en rupture de représentations moi aussi sur tel ou tel parcours que je n’ai absolument pas imaginé…
Cet espace de liberté que nous donne cet imprédictible, nous pouvons, nous formateurs, le mettre à profit pour naviguer entre commande ( officielle) et demande (de l’intentionnalité du groupe). Il faut voir cette improvisation (qui apeure, elle, les formateurs débutants, plutôt centrés sur leur objectif) comme une chance de bifurcation, au sens prigogien du terme .
Cette lecture entre nécessité et liberté qu’a apportée Ilya Prigogine, si on la transfère aux systèmes sociaux, et plus particulièrement à une situation de formation, nous permet d’ y voir une bifurcation à l’échelle de l’individu, pour qui il se produit une rencontre déterminante avec un savoir c’est-à-dire quelque chose qui va modifier ses représentations profondes ; bifurcation aussi à l’échelle du groupe, car il devient hologrammatique: chacune de ses parties contient un tout qui ne cesse d’évoluer, la modification des représentations des individus interagissant avec la modification des représentations du groupe ; bifurcation à l’échelle du formateur, bien évidemment, car il est tout autant « agi » par le groupe et ses modifications, qu’il n’agit sur eux.
Et plus avance le processus, plus le degré de liberté que s’accordent les individus s’accroît, formateurs comme formés. Et comme le contexte est favorable aux mutations individuelles enrichies par celles du groupe, il en émerge une musique autre, imprédictible à priori, selon toute improvisation.

4- Une dialogique de l’autonomie:

Je ne peux m’empêcher de rajouter cette « catégorie » en m’y attardant un peu plus, bien qu’elle soit naturellement induite par le jazz: comment cette musique, en n’étant pas écrite, ne développerait-elle pas l’autonomie des musiciens au sein d’une cognition collective?
Dans la formation continue aussi, il s’agit de faire dire à chacun sa partition, tout en la mêlant aux autres en un ensemble souhaité harmonieux.
Dans la co-construction du groupe/individu/intervenant, il s’agit bien d’une cognition collective, de l’élaboration d’une intelligence commune durant le temps partagé de l’apprentissage, re-composition d’une connaissance non plus considérée « comme une recherche de la représentation iconique d’une réalité ontologique, mais comme la recherche de manière de se comporter et de penser qui convienne. La connaissance devient alors quelque chose que l’organisme construit dans le but de créer un ordre dans le flux de l’expérience. » Loin d’un optimum mythique (en général représenté par les objectifs officiels de la formation), la connaissance du groupe est une partition en devenir où chacun peut trouver son style au sein de l’ensemble.
En reprenant les « gênes d’une organisation bien vivante et prête à toutes les évolutions » énoncées par Michel Yves-Bonnet, dans sa lecture du jazz, nous trouvons une heuristique de cette construction collective.
Nous pouvons en effet voir que les « pulsions » des individus se transformant peu à peu en « pulsations » auto-régénérantes du groupe, que les « instants vécus » par le jeu des interactions où chacun « se voit se faire », dans l’espace de l’ « ici et maintenant » du groupe, le seul espace/temps favorable à sa fabrication commune, sont des gênes constitutifs d’un « son » personnel et créateur d’un climat original.
Un son personnel pourtant construit avec des données imposées, comme les notes ou les instruments, aux contraintes identiques pour tous. Dans la formation continue, les données contraignantes : espace/temps, programme, individualismes, les mêmes pour tous, sont en même temps les éléments constitutifs d’une dialogique de l’autonomie.
Le formateur, contrainte imposée lui aussi, observateur/observé du système, doit se révéler le facilitateur de l’émergence et de la résolution de cette dialogique nécessaire : l’autonomie de l’apprenant via sa dépendance au groupe, assurant ainsi l’auto-éco-organisation moriniennne de l’apprenant.
Nous comprenons que nous sommes loin des « objectifs » et des programmations officielles, conditions originelles et compliquées partout présentes, du fait que nos représentations ne savent pas encore faire autrement, et parce qu’il est plus tentateur de parler de ce qui se voit.
Nous avons pourtant là l’émergence d’une autre représentation de l’intelligence : « entendue comme une capacité tâtonnante et téléologique de recherche d’une réponse adaptative (…) réponse plus pragmatique que déductive : l’important est de la chercher en tâtonnant, en situation, à seule fin d’exercer plus intelligemment l’intelligence modélisatrice d’un phénomène perçu que l’on assume irréductible à un modèle fini, aussi compliqué soit-il. »

5 – La structure:

Je dirais volontiers que la structure d’une telle formation suit la structuration de l’individu, via les « transformations et les auto-réglages entre son milieu interne et milieu externe, » pour reprendre les termes de Piaget.
C’est ainsi que la formation continue illustre particulièrement cet autre postulat piagétien : « la connaissance est processus avant d’être résultat. »
Dès lors que l’on est entré dans cette transformation de soi et du monde (« l’intelligence (et donc l’action de connaître) ne débute ainsi ni par la connaissance du moi, ni par celle des choses comme telles, mais par celle de leur interaction ; c’est en s’orientant simultanément vers les deux pôles de cette interaction qu’elle organise le monde en s’organisant elle-même » ) on comprend la vanité de toute approche instrumentale, pourtant encore si souvent vantée et vendue.
En quoi un outil, si novateur et performant soit-il, contribuerait-il à la construction –ou reconstruction- du réel d’un adulte qui n’aurait pas l’opportunité de l’ assimiler comme une donnée le construisant précisément par cette interaction entre lui-même et l’objet de la connaissance qu’on lui propose ?
Il n’empêche que programmes et objectifs –hors apprentissages techniques- s’engouffrent à tout va dans cette illusion du savoir, renforcée par la toute-croyance en l’outil que nous a légué le XXème siècle, et uniquement préoccupée par les contenus ; suivis en cela par les gestionnaires comptables, à travers des actions d’un, deux, voire trois jours, actions visant bien entendu à un « optimum mythique », une panacée offerte à tous les maux de l’entreprise.

6 – Un modèle de l’auto-éco-ré-organisation:

Le tétragramme morinien définit cette mélodie qu’est la formation continue. Musique inharmonieuse au départ, car elle va « contre » les représentations de l’apprenant, contre ses savoirs ou identités construits jusqu’alors, et contre « l’oreille » du groupe.
Il en résulte pour tout formé un désordre, un chaos inconfortables (puisqu’il ne le berce pas dans la suavité de ses habitudes !). Mais la fin du XXème siècle nous a aussi appris que loin de l’équilibre, une structure se réorganisait de son désordre –même si l’on ne sait avec exactitude comment.
Ce que l’on peut admettre comme « description » de ce processus appliqué à la formation, c’est que l’intentionnalité de l’acteur est productrice d’un questionnement sur soi et sur son fonctionnement dans son environnement, et que ce questionnement est producteur d’intentionnalité.

Comme le jazz, la formation continue est née, elle aussi, d’une rencontre improbable : celle de la vocation sociale – le savoir au service de l’individu - et de l’efficience – le savoir au service de l’Organisation – sur une scène où elles sont depuis leur origine en conflit.
Elle échappera donc toujours au projet entièrement « sapiens » établi par nos seules rationalités.
Mais en définitive, c’est avec cette échappée (belle) vers le « demens » que la formation induit une inscription/réinscription de l’homme dans son environnement, dans laquelle on peut voir une forme de « rationalité élargie » telle que la définissait Prigogine.
Et nous tenons bien là un paradigme opérant, avant que d’être dégradable, pour la lecture et la construction de notre monde complexe.

Le quatuor et la cordée, sous la direction de Marie-José Avenier, fruit d’un précédent Grand Atelier (Poitiers, 1997) Ed l’Harmattan.
Sociologie des organisations, Lusin Bagla, Ed La Découverte.
La complexité, vertiges et promesses, Réda Benkirane, entretiens avec 18 Scientifiques, Ed Le Pommier.
Le Constructivisme, T.1 et T.2, Jean-Louis Le Moigne, Ed L’harmattan.
L’Intelligence de la complexité, Edgar Morin et Jean-Louis Le Moigne, Ed l’Harmattan.
La Méthode, T.2, Edgar Morin, Ed Seuil.
Le Structuralisme, Jean Piaget, Ed PUF.
Logique et connaissance scientifique, sous la direction de Jean Piaget, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard.
La construction du réel chez l’enfant, Jean Piaget, Nestlé-delachaux.


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