Texte produit pour une Conférence à l’Institut National des Etudes territoriales de Strasbourg en 2005, sur le thème «les théories du chaos», à destination de Responsables de collectivités territoriales qui suivaient un cycle de «management supérieur».
Les questions avec la salle, qui ont heureusement complété le propos par les questionnements qu’il suscitait dans ce public sur ses fonctions, n’ont pas été enregistrées.

Préambule

Il s’agit là d’une (courte) randonnée épistémologique à travers l’évolution des concepts de lecture du monde dans le XXème siècle. On peut voir une Collectivité territoriale comme un objet social fractal : ses motifs dessinent la carte de la Société, et quelle que soit l’échelle, on reverra la carte de la Société. C’est le regard de l’observateur-acteur qui peut faire varier l’échelle de ses faisabilités en augmentant l’échelle du système.

Je commencerai par deux constatations extraites de notre quotidien commun. Dans l’expression « c’est complexe », le qualificatif est synonyme de perplexité ( alors que « vert » ou « froid » ne sont pas obligatoirement corrélés comme représentations d’une difficulté dans « c’est vert » ou « c’est froid ») ; et deuxièmement, on ne peut ouvrir un journal, brancher une radio ou écouter une quelconque conversation sans qu’apparaissent dans les 3 minutes, le vocable « complexe », utilisé à tout bout de champ et pour tous les champs. Pourquoi donc la perception de la complexité est-elle si répandue et pourquoi nous rend-elle perplexe, sinon effrayés ?

Une rupture...

Notre culture (occidentale) nous a enseigné à voir le monde, à le décoder comme un système déterministe et linéaire. Aristote, Leibniz, Descartes ont posé les briques de ce monument « rationaliste » qui nous a abrité si efficacement pendant tous ces siècles qu’il a permis d’édifier des strates de connaissance techniques, scientifiques et philosophiques, que l’on a pu appeler progrès. Le monument est monté bien haut, obturant peu à peu ce qui se passait autour ; à l’intérieur, ce que l’on voyait était « équilibré » selon des principes simples : une cause entraînait toujours la même conséquence, le futur reproduisait le passé, les conditions d’expérience identiques, et l’observateur n’interagissait pas avec le système. Bref, le monde se limitait à ce qu’on en voyait, au sein du monument bien fermé. Les hommes élevés au sein de ce monument, croyaient donc à l’immuabilité des règles y régnant, et par là donc, à leur faculté de prédire, donc de gérer, les systèmes qu’ils avaient mis en place. Il suffisait d’ailleurs pour cela, tâche compliquée mais réalisable, de descendre jusqu’aux éléments composant la base du système, toujours plus petits, pour le comprendre et le reproduire. « Les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets »... Mais peu à peu, quelques-uns sont allés regarder par les fenêtres du monument, ouvrant sur des paysages incompréhensibles, offrant des lignes brisées et discontinues, des battements d’aile de papillons qui, malgré ce qu’on voyait, engendraient des tempêtes au fond de l’horizon. Ils en ont déduit que ce monde-là était le contraire du leur, déterministe, et l’ont donc baptisé aléatoire et non linéaire, et comme ils ne le comprenaient pas, chaotique.

Pour s’exprimer moins métaphoriquement, l’avancée de la science, l’arrivée de l’informatique, corroborent peu à peu les découvertes de Poincaré à propos du système solaire : celui-ci est chaotique, et l’ordre de l’univers n’est qu’apparent, une illusion dont nous avons reproduit le modèle dans tous les champs de la connaissance. Progressivement, vers le milieu du XXème siècle, le paradigme régnant de la linéarité fondant le déterminisme se lézarde, plus on accepte l’idée du chaos, et plus on le pénètre. Apparaît même la « théorie du chaos », terme qui, bien qu’on ne puisse en attribuer la paternité à aucun scientifique particulier, a le mérite d’une vulgarisation rassurante : s’il y a théorie, il n’y a déjà plus chaos !

L’ouverture du système...

Héritière de la pensée grecque qui prônait une exigence d’équilibre, la science à l’âge classique adopte naturellement cette base explicative. On cherche et on voit partout cette composante de l’élaboration de la connaissance d’alors : les forces terrestres comme cosmiques sont « à l’équilibre », le métabolisme humain est géré par l’homéostasie, les équations sont là pour le prouver. La représentation qui en ressort induit qu’équilibre = vérité, ordre et progrès , et par conséquent son contraire = désordre, erreur, voire malheur.

Cette notion d’équilibre n’est cependant explicitée et vérifiable qu’à l’intérieur d’un système fermé, tel que l’énonce le second principe de la thermodynamique au XIXème siècle : un système clos est à l’équilibre quand il atteint un maximum de désordre, baptisé « entropie » (exemple des gaz introduits dans une boîte qui se mélangent pour former une homogénéité thermique dans le plus grand désordre).

Mais les recherches du côté de la biologie posent alors un problème de taille à cette vérité : comment se fait-il que la vie soit à la fois état équilibré, donc ordonné tout en n’étant pas le résultat d’un désordre moléculaire, donc loin de l’équilibre thermodynamique ?
C’est Schroedinger en 1945, qui le premier a l’intuition de « l’ouverture ».
C’est parce que les systèmes biologiques sont ouverts sur l’extérieur, qu’ils vont compenser leur entropie interne, en puisant de l’énergie et de la matière qui vont mettre de l’ordre et les maintenir dans un état d’organisation stable.
Le renversement conceptuel qui s’ensuit est d’importance pour l’explication du monde : l’état thermodynamique de stabilité est « loin de l’équilibre », alors que pour tout un chacun, stabilité = état d’équilibre.

Il faudra attendre Ilya Prigogine pour accéder à la marche suivante : l’état de non équilibre d’un système ouvert produit certains désordres capables de s’auto-organiser. De très nombreuses fluctuations microscopiques dans ces systèmes s’amplifient pour évoluer vers des états plus structurés et plus complexes.
Au-delà d’un certain seuil d’augmentation des échanges et contraintes auxquels il est soumis, le système entre dans le « chaos déterministe » .
Prigogine montrera avec sa théorie des « bifurcations » que les processus de vie sont une intrication de ruptures aléatoires suivies par des segments déterminés par les conditions de ces bifurcations : « un univers non déterministe permet la nouveauté...nouveautés qui apparaissent aux bifurcations : ce sont des points singuliers où une branche se subdivise en plusieurs branches ou même en un nombre infini de branches. Le choix de la branche qui sera suivie dépend de fluctuations »
Non seulement, on est passé de l’équilibre au non équilibre comme source d’ordre et d’organisation, mais encore on a dépassé l’opposition déterminisme-aléatoire, posé comme certitude depuis la Grèce antique.

Un chaos créateur

Le hasard a toujours fasciné l’Homme, car il le renvoie à la genèse de toutes ses interrogations : d’où vient-il et où va-t-il ?
Les systèmes chaotiques, en tant que producteurs de hasard sans recours à des forces extérieures, apportent la voix de la science au moulin de cette fascination.
Certes, le jeu de dé ou les essais de prévision des événements existent depuis l’Antiquité, mais ils ont trouvé dans le XXème siècle, finalisant la croyance de la toute maîtrise sur l’environnement, en même temps que l’avènement de calculs informatisés, le contexte propice à s’interroger sur « comment se produit le hasard », avec l’espoir - le fantasme- de pouvoir le maîtriser.
La théorie dite « du chaos » étudiera donc – grâce à des outils mathématiques sophistiqués-comment des mécanismes acquièrent une liberté qu’ils ne possédaient pas au début.
Et constatera premièrement que ces mécanismes sont extrêmement « sensibles aux conditions initiales » ; ce qui veut dire qu’une infime différence au départ accentuera peu à peu les écarts initiaux jusqu’à engendrer de profondes variations. C’est là que se loge le hasard, auquel on attribuera le plus souvent ces changements d’échelle, parce que leurs causes sont microscopiques.
La théorie du chaos étudie de quelle nature est le hasard qui se glisse dans les phénomènes physiques, chimiques, biologiques ou sociaux.
« Un système chaotique est un zoom : c’est un mécanisme d’agrandissement (...) le système solaire est stable et régulier à l’échelle du million d’années ; il est chaotique à l’échelle de cent millions d’années »
De même, à l’échelle d’une année la trajectoire de la lune ne se modifie pas, à l’échelle du million d’années, si.

Depuis les travaux d’Edward Lorenz, l’on sait que la météorologie est un système particulièrement instable : une petite perturbation double en 2 jours, le facteur devient milliard en un mois.
Ce météorologiste est également connu pour son « attracteur étrange ».
En substance, il existe trois types d’attracteur : le point, c’est toujours au même que le système sera attiré, et donc cela signifie l’équilibre du système ; l’attracteur cyclique limite, le système va répéter les mêmes cycles dans le temps ; et l’attracteur chaotique (celui de Lorenz) composés de milliers de points représentant des états possibles du système, ce qui signifie qu’aucune prévision n’est possible du fait de la sensibilité aux conditions initiales.
Or ce que l’on voit sur l’attracteur de Lorenz, c’est une situation qui ne tient pas les composantes du système ensemble, mais qui les empêche de quitter le système !
Chaque trajectoire passera par n’importe quel point de façon certaine, mais totalement aléatoire.
Voilà bien l’illustration d’un nouveau rapport entre aléatoire et déterminisme, nouveau rapport, nouveau défi à la connaissance, bien entendu !

Deuxième conclusion : les systèmes chaotiques sont fondamentalement instables.
L’un des conséquences majeures sur l’état de la science sera de comprendre comme systèmes chaotiques de nombreux phénomènes de l’organisation de la matière ou de la vie : l’écologie, le rythme cardiaque, l’activité du cerveau, bien entendu, dont les intersessions neuronales fonderont un modèle prédictif pour l’organisation entrepreunariale ou la communication .
Autre conséquence non négligeable : au-delà de certains seuils de grandeur il faut recourir à des modèles différents, sous peine de rester bloqué devant l’articulation discontinuité-continuité des processus qui semble pourtant être une constante dans l’évolution de nombreux phénomènes.

Outre Ilya Prigogine dans la chimie, Stephen Gould et Niles Eldredge avancent l’hypothèse des « équilibres ponctués » : l’évolution biologique se ferait dans une articulation du continu-discontinu, alternance de longs moments de stagnation où l’espèce est stable, et de courts moments de spéciation où une partie de l’espèce se détache pour devenir autonome avec des caractères génétiques divergents.
L’appréhension qui en découle est élargie : ces 2 pôles s’opposent dans une appréciation linéaire, ils sont complémentaires dans une compréhension non linéaire, un peu comme si l’observateur du système –monde le voyait du haut de la tour de notre monument précité. Du haut de la tour, on perçoit que le monument fait partie du paysage et s’est construit avec.

Dans le domaine biologique, on citera les travaux de Francisco Varela sur les racines biologiques de la connaissance, aboutissant à l’autopoïese, ou encore l’auto-constitution cellulaire, qui se fait du bas vers le haut mais aussi du haut vers le bas ; c’est cette double causalité, la matière fait émerger la vie, la vie va contraindre la matière, qui crée une totalité.
« L’auto-organisation est habituellement pensée dans un seul sens : de bêtes petits agents engendrent le tout, et cela s’arrête là. Ici on met le doigt sur une double boucle. Ce qui est important c’est ce double sens entre deux niveaux. »
La richesse et la diversité du système ne sont pas produits de l’extérieur mais de l’intérieur du système cellulaire, « auto » émergent.
Néanmoins, Varela se montrait hostile à l’élargissement de l’auto-poïese à un modèle social, parce que les applications holistiques des systèmes sociaux se révélaient le plus souvent fascistes.

L’archipel des concepts ...

Telles des îles apparaissant peu à peu au navigateur de sa position au ras de l’eau comme uniques, mais constituant un archipel pour qui le voit du ciel, le XXème siècle voit émerger ici et là des concepts qui, reliés construisent une nouvelle approche de la connaissance.
Tous ces concepts élargissent le champ de la réflexion en étendant les références de la pensée, comme un regard qui porte de plus en plus loin et s’arrête sur l’horizon.
La notion d’interaction ouvre déjà sur une autre explication que se qui se passe en interne du phénomène à comprendre, elle approche l’idée de régulation, « l’auto » s’accommode en assimilant les entrées de l’extérieur.
Von Bertalanffy pose les bases d’une théorie des systèmes, et l’on se penche un peu plus sur les types d’échanges avec l’environnement d’un phénomène. La cybernétique apporte la rétroaction, les feed-back négatif (qui freinent le désordre du système en le rééquilibrant) et positif (qui entretiennent et amplifient le fonctionnement du système). Le contexte au sens large, devient générateur du fonctionnement du système par les échanges qui s’opérent avec lui. Henri Atlan conçoit sa théorie du « bruit », où l’élément extérieur considéré a priori comme perturbateur de l’information, est montré comme auto-organisateur de l’information du système, l’amenant ainsi à une complexité croissante.
Heinz Von Foerster se préoccupe de l’observateur de l’observateur, un méta niveau d’analyse baptisé la cybernétique de second ordre, qui apporte l’auto-éco-organisation.

On le voit aujourd’hui, du chaos à l’auto-éco-organisation, tous ces concepts concourent à l’élargissement des références construisant le paradigme de la connaissance en Occident, et font peu à peu éclater l’opposition « auto » et « hétéro » référence : tout système émerge et vit dans l’articulation existant entre lui et son environnement, et cette articulation le reconstruit en permanence.

En élargissant notre point de vue (au sens propre) d’observateur observant le système observateur-système – la position épistémologique, en fait -, nous nous sommes ouverts à la perception de la complexité , qui couplée aux découvertes des systèmes non linéaires, intégre l’incertitude.
Ce renversement de lecture du monde, passé du linéaire et prédictible au non linéaire et aléatoire, appelait un nouveau paradigme, pouvant peut-être donner lieu à une modélisation de l’incertitude .

La pensée complexe...

« Quand on voit l’unité, on voit la diversité au sein de l’unité, et quand il y a la diversité, on cherche l’unité. Cela m’indiquait un chemin (...) J’en suis arrivé à la conclusion que pour la pensée et l’action, existait cette complexité, qui pour les gens signifie confusion, contradiction, c’est-à-dire quelque chose que l’on ne peut ni décrire ni expliquer. J’ai alors compris que là était le défi, qu’il manquait les instruments conceptuels, un mode de pensée pour traiter la complexité. »

Pendant trente ans, Edgar Morin va donc devenir l’élaborateur de cette pensée complexe qui l’habite, dessinant peu à peu une « méthode » , nouveau paradigme pour sortir du méthodisme cartésien.
En effet, Edgar Morin est frappé par ce qu’il nomme « le grand paradigme d’Occident » , paradigme qui nous fait penser et agir : pour comprendre le monde, il nous faut, à la suite de Descartes (peut-être avons-nous d’ailleurs opéré une dégradation de la pensée de celui-ci au cours de trois siècles qui l’a figée de trop), réduire et disjoindre.
Toute la pensée analytique et son opérationalité organisationnelle dans nos sociétés sont là : saucissonnage et départementalisation, Taylorisme et verticalité hiérarchique, qui convenaient sans doute au fonctionnement d’un système fermé « à l’équilibre ».
A la place, s’appuyant sur la cybernétique et la biologie, Edgar Morin préconise la « reliance » c’est-à-dire relier les différents objets, et la complexification, c’est-à-dire faire entrer toujours plus de diversité et variété dans le système.
Il en découle quelques « instruments » de pensée et d’action comme la « dialogique » sorte de métalogique comprenant deux contraires sans qu’aucun ne se réduise à l’autre ( donc l’inverse du principe de non contradiction d’Aristote) ; ou encore « l’écologie de l’action », consistant non seulement à comprendre qu’une action sera le plus souvent imprédictible quant à ses effets, parce que soumise aux conditions de son environnement, mais encore à intégrer cette perception dans son fonctionnement individuel et sociétal.
Ce qui entre en contradiction profonde avec nos représentations occidentales de toute-maîtrise (« gestion » des risques , « gestion » des ressources humaines , « gestion » du temps , « gestion » des conflits , pour ne citer que quelques expressions fréquentes... et parfaitement fantasmatiques !)

L’élargissement progressif de l’interaction à la rétro-action puis à l’auto-éco-ré-organisation, permet de comprendre l’amplification en spirale des systèmes complexes ; appliqué au sociétal, ce tétragramme d’autonomie des systèmes vivants se révèle très productif pour l’action en environnement complexe : au lieu d’inhiber les acteurs devant la variété du système, il leur permet d’entrer dans l’acceptation de cette complexité et de la réintroduire dans le système, de le « complexifier ».

La pensée complexe est aussi une pensée « hologrammatique » en cela qu’elle voit la partie dans le tout et le tout contenant chaque partie, cet enchevêtrement des niveaux faisant tomber bien des paradoxes et des oppositions n’ayant auparavant jamais trouvé de réponse satisfaisante dans leur disjonction, tels que l’inné et l’acquis ou l’homme et la société, alors qu’ils sont créateurs de vie et d’auto-organisation.

En somme, la Méthode d’Edgar Morin permet l’élaboration d’un modèle explicatif plus large, faisant émerger ce mode de pensée que Prigogine appelait « rationalité élargie » élargissement sans doute nécessaire pour répondre à nos références désormais élargies par le non linéaire.
Une pensée de la reliance crée donc des liens et des ponts au-dessus des contraires, voire des abîmes de la connaissance : ordre/désordre, aléa/détermination, sagesse/déraison, culture humaniste/culture scientifique, elle relie chaque élément à un contexte, montrant que plus on isole un élément, moins il a de sens. Dans l’écologie de cette globalité, il y a sans doute quelques chances de répondre mieux à la complexité que nous percevons, non pas comme une recette, un modèle prêt-à-penser à appliquer tel quel, mais comme une ouverture conceptuelle, un déformatage acceptant l’incertitude et la permission d’une nouvelle créativité, d’un changement –mutation ou adaptation ?

Un territoire hologrammatique

Edgar Morin a posé la « principe hologrammatique » comme l’un des fondements de la compréhension de la complexité : « ainsi chaque cellule est une partie d’un tout – l’organisme global- mais le tout est lui-même dans la partie : la totalité du patrimoine génétique est présent dans chaque cellule individuelle. De la même façon, l’individu est une partie de la société, mais la société est présente dans chaque individu en tant que tout à travers son langage, sa culture, ses normes »

On peut appliquer ce principe hologrammatique à une Organisation territoriale (Conseil général, Mairie, etc), qui contient en elle toute la complexité sociale, à la fois dans son fonctionnement de réponse sociétale, et à la fois comme zone focus, gros plan des problématiques complexes existant partout ailleurs, à l’extérieur du territoire. En quelque sorte une organisation territoriale est tout et partie de la complexité sociale.
L’élargissement des paramètres de conception dont nous avons parlé plus haut, affecte bien entendu l’action territoriale, et nous pourrions résumer cette extension dans la société que nous avons créée, en trois facteurs : la multiplicité des acteurs pour une même action (quelle action professionnelle est suffisamment linéaire de nos jours pour être traitée par un seul acteur ? Quel acteur a, seul, toutes les informations pour agir ?) ; la multiplicité des interactions entre les acteurs (qui peut exécuter une tâche qui n’a pas de feed-back sur une autre tâche ?) ; et l’enchevêtrement des niveaux de décision ( la variété des systèmes en présence dans l’action rend imprédictible les conséquences des décisions de chaque acteur sur les autres)
Le Conseil municipal d’une petite ville sait-il tous les liens de sa décision avec les autres niveaux de décision : régional, national, supra-national ?
Face à cette extension du contexte de l’action, l’organisation territoriale continue d’appliquer la centration des pouvoirs, reflétant plutôt un mode de gestion par la « standardisation des procédures » que par la « standardisation des qualifications » ou des valeurs, même si l’évolution d’un système à l’autre est en marche (néanmoins, on peut s’interroger : est-ce que le recrutement sur concours plus ou moins généraux ne pérennise pas une gestion par la standardisation des procédures plutôt que des compétences ?)
C’est que l’action territoriale illustre parfaitement le choc des paradigmes du passé et du futur, du « virage global » à prendre : conscience de la nécessité de nouveaux modes d’action élargie , tels que compétence collective, projets et réseau transversaux pour le territoire, mais pérennité des « silos » verticaux, hiérarchiques, de décision et d’action, de départements ou services, bref antagonisme du système taylorien et de la structure matricielle.
Cet émiettement des éléments de réponse (acteurs ou parcours de la décision) face à une problématique qui elle, est déjà transversale (le logement, l’insertion, la citoyenneté...) en inhibant la créativité des acteurs et l’opérationalité de leurs décisions, ferme peu à peu le système sur lui-même. Peu à peu les « buts de mission » qui ouvrent une organisation territoriale sur la société et fondent sa raison d’être, ne peuvent que disparaître au profit des seuls « buts de système » qui sont là pour pérenniser le système.
Que peut une action territoriale pour la société sans moyens d’échanges, de flux importants avec elle, la maintenant en vie en tant que système loin de l’équilibre, ce qu’elle est ainsi que nous le dit la complexité que nous percevons dans un tel système ?

Ainsi donc, le paradigme émergeant peu à peu des sciences « exactes » ( ?!) et les faisant sortir de la linéarité, appelle la complexité sociale elle aussi, à un renversement de modèle dans l’action collective : plutôt que de faire entrer la vision, les problématiques du territoire dans un modèle rationnel, tout fait, mais hélas trop fermé, partons de la réalité du territoire avec ses particularités contextuelles, pour la décrire et commencer à construire d’autres réponses, d’autres modes d’action qui formeront peut-être un modèle.
Cela renverse aussi, c’est là la difficulté de ce virage global, nos certitudes : admettre dans ce mode de réponse d’organisations qui se sont fondées sur son élimination, l’incertitude...Les résistances au changement sont fortes, car la peur est derrière, peur d’abandonner le certain (pseudo-certain), et aussi une certaine forme de pouvoir ?
Pourtant, un Conseil Général, une Communauté de communes sont déjà des systèmes ouverts loin de l’équilibre avec une survie liée aux flux d’informations et d’énergie externes à dégrader. Ce qui veut dire aussi nécessité d’accepter l’aléatoire et l’imprédictible.
C’est à ce prix que l’Organisation peut sortir de l’inhibition, corriger les données que le système lui renvoie, différentes voire contraires de celles prévues initialement.
C’est à ce prix que l’Organisation peut espérer un nouvel équilibre, perturbé, mais auto-ré-organisateur. Car rappelons-le, tout système chaotique que l’on veut « fermer » n’engendrera que plus de chaos, qui trop déstabilisé, ne se régule plus.
Mais qu’en est-il de la réaction, de la perception de l’acteur individuel dans ce système chaotique ? La thermodynamique comme la biologie n’ont pas eu à ce jour à se soucier des émotions des fluides ou de la cellule !
L’accompagnement de projets au sein des collectivités montre chez les acteurs un grand malaise face à ces perturbations, le plus souvent vécues comme turbulence du système.
« Les interactions pertinentes pour l’identité d’un individu adviennent de moins en moins dans un espace local unique mais dans des espaces multiples et croisés où local et global, symbolique et informatique, présent, passé, futur interagissent sous des formes diversifiées. Ceci est loin de signifier une élimination pure et simple des limites spatiales mais plutôt l’installation dans un espace plus vaste, stratifié et complexe, doté d’un ensemble de possibilités bien plus étendues et encore peu explorées »
Peu explorées, certes, d’autant que chaque acteur essaie de comprendre et de répondre à ces turbulences d’une façon issue du passé : il cherche seul du sens à ce qu’il produit.
Or il doit appliquer cette extension des références à lui aussi : il doit élaborer le sens de l’action avec les autres acteurs.
Le fonctionnement complexe appelle une création collective de sens ré-organisatrice de l’action en permanence, selon la spirale : données modifiées, retour inadapté de l’action, ré-élaboration du sens de l’action, données corrigées, action plus adaptée, etc.
L’acteur qui veut appliquer ce mode de fonctionnement seul ne voit qu’une infime partie des données modifiant le système, rappelons-le, particulièrement « sensible aux données initiales ». Agir seul pour redéfinir l’action à engager revient à vouloir connaître toutes les potentialités de modification des données initiales, ce qui nous le savons, même pour Laplace , est impossible !

Pour se réassurer dans cet univers chaotique qu’est l’action en situation complexe, il faut là encore élargir nos références : travailler ensemble à créer une représentation commune de l’action collective avec un ou deux points peu négociables entre lesquels la liberté de sensibilité aux conditions initiales pourra s’exercer. L’un des points de réassurance, sorte d’attracteur étrange de l’action collective me semble être l’éthique, suffisamment large pour maintenir les points du système ensemble sans prévoir leurs trajectoires, suffisamment large pour maintenir le système ouvert, en prise sur les buts de mission, dont les objectifs viennent ré-organiser l’éthique, qui réorganise les buts de mission en une spirale de vie et de sens.
Sans cette création de sens, l’action collective restera inopérante, non seulement pour comprendre le monde mais aussi pour agir en tant qu’espèce humaine au sein du cosmos, une place qui nous interroge, elle aussi, de façon élargie, en particulier de notre poste d’observateur-acteur dans une collectivité.
Si « En changeant ce qu’il connaît du monde, l’homme change le monde qu’il connaît ; en changeant le monde dans lequel il vit, l’homme se change lui-même » , nous pouvons conclure avec Ivar Ekeland que « la théorie du chaos est un début, non une fin »


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