Atelier au colloque de Cerisy-la-Salle de 2005 « Intelligence de la complexité », colloque construit et organisé par AEMCX. Cet atelier s’intitulait « Retour d’expériences ». Est ici relatée, à partir de l’expérience d’accompagnement de projets auprès de Collectivités territoriales, la difficulté de l’action publique et collective en rupture de références, et l’émergence de nouvelles valeurs collectives. La salle a beaucoup questionné sur la boucle sens>éthique>sens et la reconstruction de la confiance...
On envisagera tout d’abord une éthique de la compréhension comme une écologie de l’ouverture dans les projets sociaux complexes. Si les projets sociaux complexes peuvent être considérés comme des systèmes ouverts loin de l’équilibre, à importants flux d’énergie et d’information entraînant une chaotique perte de références, ils nécessitent pour leurs acteurs une réassurance sur des points d’ancrage assez larges tels que l’éthique et la reliance. Lesquels points construisent alors le projet autant qu’ils sont construits par lui.
« L’action intelligente exige la reconnaissance de ce tiers inclus dans la relation entre l’action et la réflexion, entre l’expérience et la connaissance, entre Pragmatiké et Epistémè : l’éthique, ce creuset téléologique sur lequel il nous faut sans cesse souffler consciemment pour que l’expérience qu’éclaire l’éthique puisse se transformer en « nouvelle connaissance transformant les connaissances qui l’ont créée »(Edgar Morin) »[1]
La voie de l’éthique est dans la compréhension »
Edgar Morin[2]
Depuis deux ans, l’activité de consultance m’a amenée à accompagner des projets au
sein de collectivités territoriales. Celles-ci se voient en effet conférer
de nouveaux pouvoirs, dont ceux d’organiser leur action commune, en vue
d’une meilleure réponse « de proximité »[4] aux citoyens.
Jusqu’alors, l’Etat, relayé par le Préfet, représentait le seul décideur.
L’action publique connaît désormais un nouveau paysage: elle
doit s’organiser dans, par, et avec un territoire.
Outre le fait que ce territoire est le plus souvent à construire comme
donnée opérationnelle produisant les nouveaux questionnements de l’action
publique, les collectivités locales n’ont que peu la culture d’une
réponse partenariale.
Malgré ce, le contexte de leur action peut se percevoir comme complexe:
sont effectivement tissés ensemble des logiques différentes d’acteurs,
tels que le Département, les Associations locales, la Commune, quelquefois
l’intercommunal, le citoyen, les professionnels ; des interactions plus ou
moins visibles entre ces acteurs, induites souvent par l’Histoire du
territoire ; et des niveaux de décision enchevêtrant le politique,
le stratégique et l’opérationnel. Auxquels on peut adjoindre la « duplicité »
du niveau stratégique, éclaté entre l’Europe et le Département, le
retrait partiel de l’échelon national créant plutôt une situation de
« double bind » que de simplification pour les collectivités locales
(« inventez, mais dans les limites que l’on vous impose ! »).
« Le problème des relations entre collectivités locales n’était pas
déterminant avant 1982, parce que le préfet se situait au centre du
système et pouvait à tout instant arbitrer entre les élus locaux(..)La
décentralisation et la marginalisation du préfet renouvellent la
situation (...) l’ensemble s’inscrit ainsi dans le modèle des « relations
intergouvernementales » qui impliquent une certaine collaboration des
centres de pouvoir qui ne peuvent s’ignorer. »[5]
Qui ne peuvent s’ignorer mais qui ne savent se reconnaître, habitués
qu’ils étaient à l’échange binaire avec l’Etat. Ni avec toi, ni
sans toi ! : voilà qui pourrait résumer la nouvelle référence
de l’action publique décentralisée.
Tous les acteurs concernés par cette décentralisation veulent /doivent
donc construire une autre réponse, sur fond de référence élargie (tel
l’élargissement du temps et de l’espace prégnant désormais pour tout
citoyen du monde[6]): une réponse locale, certes, mais qui ne peut
émerger qu’ en contexte européen, voire mondial : comment l’arrivée
de la Chine sur le marché français du textile par exemple pourrait-elle
ne pas influencer la vie économique et sociale d’un Département ?
Ces références étendues du paysage de l’action locale appellent une
nouvelle logique, un nouveau savoir-faire ensemble. Mais les acteurs
recherchent dans leur formatage passé le modèle de cette action locale,
alors qu’il est à créer. Si Edgar Morin parle de « dialogique »[7] (« unité
complexe entre deux logiques, entités ou instances complémentaires,
concurrentes et antagonistes qui se nourrissent l’une de l’autre ») l’action
collective décentralisée semble nécessiter au moins une multilogique,
tant elle a besoin d’assembler des groupes de contraires conflictuels :
le financier/social n’a pas moins d’importance dans le champ d’une
décision locale que le juridique/pragmatique ou que le développement
durable/intérêt immédiat ou encore que la responsabilité politique/subsidiarité.
Le cheminement vers cette multilogique commence avec l’extension des problèmes
à une problématique. C’est-à-dire élargir le cadre de pensée de chacun des
acteurs en présence pour leur permettre de se rejoindre en amont. Un projet
de territorialisation de l’action sociale[8], par exemple, c’est tout d’abord
trouver une meilleure réponse aux problèmes sociaux des usagers de ce
territoire. A part l’injonction stratégique, la loi ne dit pas le
« comment-faire » (elle ne le sait d’ailleurs pas).
On peut bien entendu en déduire qu’il faut commencer par établir un
diagnostic socio-économique du territoire en question.
Mais il se fait que tous les acteurs, qui détiennent un petit bout
d’information sur ce territoire où ils oeuvrent, ne savent pas le mettre
en commun car ils ne l’ont jamais fait ni n’ont été formés pour cela,
puisqu’au fur et à mesure que chacun confronte ses données, un nouveau
concept de territoire naît.
Il s’ensuit que chacun fait son diagnostic avec ses informations en croyant
qu’il est la réalité exhaustive, qu’il peut donc imposer aux autres acteurs,
d’une part parce que la relation d’autorité est rassurante, d’autre part
parce qu’elle copie la relation que l’Etat a toujours entretenue avec ses
prolongements provinciaux (héritage des fermiers généraux ?)
Tant que lesdits acteurs fonctionneront ainsi, ils répondront
en termes de bout de solution .
On assiste donc à l’émiettement des construits, partiels et partiaux
(d’autant que chacun défend son appartenance, institutionnelle ou autre,
même si en interne, il critique sévèrement cette Institution), renforcés
par les cadres de la réponse institutionnelle, à savoir les dispositifs.
Prenons l’exemple de l’insertion –mais on pourrait aussi bien illustrer
le propos par la prévention, ou l’éducatif - Alors que le citoyen vit
son chômage, ses problèmes de santé, l’absence de logements sociaux,
la mise au rebut scolaire progressive de ses enfants[9], comme un Tout,
les acteurs du social lui répondent « dispositif » : RMI, RMA, Fonds
de solidarité logement, Fond d’aide au paiement de l’énergie, aides
aux frais de restauration scolaire, aides aux devoirs, consultations
de PMI, ...Quand les Institutions ne se partagent pas encore
le sous-dispositif en tranches verticales, par service...
Le travail à mener pour les faire cheminer vers une multi ou
méta-logique commence donc par leur faire établir une problématique
qui revient au sens et non plus à la forme : « qu’est-ce qu’une action
sociale sur ce territoire ? », ou « qu’est-ce qu’une action culturelle
sur ce territoire ? » ou encore « qu’est-ce que l’évaluation d’une
action éducative sur ce territoire ? »
Ainsi peuvent-ils commencer à co-construire une représentation élargie
de leur action commune en croisant les cadres de références contextuels,
par exemple la logique de la politique jeunesse de l’Etat, la logique
de l’évaluation, la logique des acteurs de terrain et de leurs
différentes institutions ou appartenances, la logique d’un ou
plusieurs dispositifs donnés ( l’Etat les a superposés le plus
souvent dans le temps et les Locaux doivent en construire la
cohérence).
Alors que peut être « travailler à bien penser » dans ce contexte,
que la plupart des acteurs vivent comme chaotique, livrés à cette
extension de leur responsabilité sans en trouver le modèle préexistant ?
Comment peuvent-ils passer « d’une logique de guichet à une logique de projet ? »[10]
Ce peut être de comprendre le contexte en acceptant l’innovation de la
situation, à savoir l’inadaptation des réponses connues : le croisement
d’une organisation centralisée et de solutions localisées ne donne pas de
réponse a priori. Les acteurs en sont peu à peu convaincus. Leur reste à
inventer de nouvelles opérationnalités, croisant le fond du tableau
mondialisé et les rehauts de premier plan au service de citoyens
tout proches ( dans la même rue parfois !)
Accepter cette inaptitude des modèles passés est la porte libératrice
d’une co-construction de références nouvelles communes de leur action sur
le territoire. Cela ne se décrète pas, cela prend du temps, il leur faut
aussi résister à la pression des Politiques souhaitant une réponse rapide
et visible auprès de leurs électeurs, notamment sur des sujets aussi sensibles
que l’action sociale ou l’Education.
Cette courte analyse pour signifier que le principal écueil de la mise
en place de ces projets complexes réside bien dans le déformatage intellectuel
des acteurs, dans leur résistance à accepter l’absence d’un modèle existant
pour leur réponse territorialisée.
Mais une fois que ce paradigme a commencé de chanceler, la co-construction
et l’ouverture sont possibles.
Au sein de ces projets, les individus sont, se sentent en rupture de
références. Les règles habituelles, formelles et encore affichées ne
sont plus opérationnelles, mais le professionnel continue lui d’être
évalué par rapport à elles. Dans cette organisation im-pertinente,
qui cesse de plus en plus vite de l’être, le sens du « faire »
dérive sans cap, l’Homme comme le travail n’y ont plus de sens.
Celui-ci est évidé d’un système qui s’auto-ferme peu à peu sur
toujours moins de sens. Quand on interroge un professionnel
sur un dispositif social ou éducatif, il ne peut en général
répondre que par un outil ou un objectif partiel. A la question: « à quoi
sert un Contrat éducatif local ? », par exemple, il répondra, selon
qu’il appartient à l’Education Nationale ou à une association d’animation: « à
apprendre à faire ses devoirs le soir » , ou « jouer au basket ». Le sens
transversal de la dimension sociale étendue dont il est pourtant question
ne peut être lu, autant dire que le « faire ensemble » qui en découlerait
est en conséquence bloqué.
Cela ne veut pas dire que les individus adhèrent à cette éviction du
sens de l’action sociale, générée par l’émiettement des réponses face
à un contexte qui n’a cessé de s’élargir en se complexifiant. Bien
au contraire, beaucoup en souffrent, se sentant écrasés par cette
réduction mutilante de leur fonction.
Mais si les individus ont le désir d’élargir la « case » et de poser
ensemble une problématique étendue (du style « en quoi pouvons-nous
contribuer à améliorer le système éducatif local ? ») le groupe
choisit, lui, la fermeture et le repli sur soi, par peur du changement
de paradigme, que pourtant il appelle de ses voeux, alors qu’il ne se
résout pas à quitter l’ancien. « La crise qu’ouvre le vacillement d’un
paradigme, la souffrance qu’elle entraîne ne comportent pourtant pas
l’expérience d’un néant théorique, d’un vide conceptuel où un nouvel
ensemble théorique convaincant trouverait facilement une place. Au
contraire, le paradigme vacillant conserve une importance symbolique
considérable dans l’univers conceptuel du système en crise. Il
représente encore et malgré tout la sécurité à laquelle on
souhaiterait retourner, l’évidence logique et empirique qui
organisait le monde, l’identité du groupe. »[11] . L’analyse que
font là Yveline Rey et Philippe Caillé s’appliquant aux familles,
peut aisément se transférer aux groupes de professionnels devant
désormais travailler en milieu complexe, offrant perte individuelle
de références du fonctionnement passé, perte d’identité institutionnelle,
peur du « faire autrement ensemble ». Parce qu’il reste à inventer, et
que pour l’inventer il faut justement renoncer à l’idée même de
sécurité, dont le croisement avec le contrat de travail fondait
le coeur même du contrat social en Occident : je te donne mon travail,
tu me donnes la sécurité.
Pourtant cette fermeture sociétale générant toujours plus du même
(que l’on pense aux lignes hiérarchiques supplémentaires que l’on
recrée pour mieux répondre aux sollicitations du territoire : en
quoi créer des cases supplémentaires permettra-t-il de poser des
problématiques élargies ?) supporte et induit la peur individuelle
du faire autrement (ensemble). Ce système auto-fermant devient une
« société défensive »[12] dont le but est l’auto-protection face à
l’incertain. Mais plus le système se ferme à l’incertain et moins
il est capable de l’intégrer dans son organisation.
« Une humanité repliée sur elle-même gèrera son triomphe comme
un patrimoine à transmettre à des générations futures dépourvues
d’audace et de générosité. Ce sont les discours et les pratiques
de sécurité qui l’emporteront – qu’ils soient (géo)politiques,
religieux, moraux ou psychologiques. Et comme la sécurité absolue
(le fameux « risque zéro ») est un leurre, c’est plutôt l’insécurité
que suscitera ce désir éperdu. [13]»
Il en résulte peu à peu une rupture du lien individu/société/espèce.
Comme le groupe ne (se) permet pas l’ouverture à un nouveau
paradigme dans son organisation, ce qui seul libérerait l’individu ,
celui-ci divorce de plus en plus de l’objectif groupal, tout en
ayant conscience qu’il est la priorité de fonctionnement à acquérir,
pour que la société renoue avec l’espèce, en une vision élargie et
plus présente de l’espèce, concourant à sa sauvegarde. En effet,
quelle problématique sociétale pourrait ne pas se relier à l’espèce?
Si l’on élargit la problématique en amont, comment ne pas l’étendre
au temps futur ? Se préoccuper de poser l’éducatif, le social ou
le culturel peut-il s’accommoder du seul court terme ? Voilà
qui introduit l’éthique, comme vecteur de sens liant et reliant
en une spirale d’ouverture, l’individu, la société et l’espèce,
en un nouveau contrat complexe.
Le contexte entre donc en conflit avec ces projets complexes,
que l’on peut voir comme des systèmes ouverts dégradant beaucoup
d’énergie et d’information et dont la survie dépend de la
permanence des conditions d’ouverture du système. La logique
fermante enserrant ces projets complexes, nous l’avons dit,
jointe aux représentations et actions groupales autocentrées,
bloque l’appel d’air qui enclencherait une auto-éco-ré-organisation
par l’ouverture. L’ouverture à une autre représentation du
faire ensemble, à la construction d’une vision méta, à
l’élaboration d’une plurilogique, à l’aléa comme chance
opérationnelle, au paradigme de la complexité enfin,
permettrait de commencer à répondre de façon complexe
et non réductrice, et donc mortelle pour le système...Il y
aurait alors commencement d’ un nouveau contexte où
l’ouverture ne serait plus synonyme de peur mais de
(sur)vie. L’extension des références que connaît l’individu
dans son contexte de vie aujourd’hui s’accommoderait alors d’un
élargissement de ses représentations de la société et de l’espèce
qui n’a encore jamais existé, mais sur lequel poètes et scientifiques
tombent d’accord : « nous sommes frères non seulement des êtres
vivants, des plus simples aux plus complexes, mais frères aussi des
particules élémentaires, et en même temps des étoiles et du soleil.
Je pense qu’on peut trouver là la base sur quoi construire une
nouvelle société.[14]»
Alors que le stratégique décrète et que l’opérationnel continue de
devoir accommoder, alors qu’il est individuellement conscient de la
nécessité d’ouverture pour construire une réponse plus cohérente en
situation complexe, l’individu fuit néanmoins devant la responsabilité
de faire autrement ensemble, parce qu’elle lui semble trop menaçante.
Plus l’individu cherche à sortir de sa case, plus il engendre de peur
dans le système, et plus le fonctionnement groupal se referme :
la peur d’une exo-référence évidant le sens de l’endo-référence.
Et comme la peur s’accroît généralement avec le grade hiérarchique,
les « supérieurs » ne sont plus à même de produire l’endo-référence,
jadis suffisante comme réassurance du système.
On pourrait schématiser la situation de tels projets complexes ainsi:
Il faudrait essayer de ressembler un peu à ses idées »
Edgar Morin[15]
Ainsi, si l’extension des références de l’action collective appelle à
une dialogique nouvelle responsabilité-solidarité, seule l’éthique
peut se comprendre comme point de réassurance dans le pilotage d’une
action complexe, d’une part comme vecteur de sens suffisamment en
amont, d’autre part comme vecteur de sens gardant le système ouvert,
et donc capable de vivre l’aléatoire. L’ouverture fomente l’éthique,
qui fomente l’ouverture du système individu/groupe engagé dans un
projet complexe.
Mais comment faire accepter l’ouverture à de tels systèmes ?
« l’éthique implique la remise en question du statut du sujet
connaissant »,
Jacques Lacan[16]
Voici comment on pourrait schématiser la plupart des
Organisations professionnelles (administratives mais pas
seulement), héritières de ce que nous avons construit à
la fin du XIXème siécle :
On ne peut espérer une substitution complète du quadrillage
par le réseau. Mais on peut par-dessus le quadrillage mettre
en place des groupes-réseau injectant de l’ouverture et peu
à peu constructeur d’un sens plus collectif.
Cette ouverture de la case (sans la supprimer, sous peine
que les Institutions ne deviennent totalement inefficaces)
permet un travail sur les représentations élargies, créatrice
d’une logique étendue et d’une vision « méta », briques de base
d’un nouveau référentiel de l’action collective, car à
l’intérieur du calque le quadrillage des métiers et des
fonctions n’ont plus de sens et disparaissent.
« l’âme humaine ne peut rien faire s’il n’y a pas à la
fois représentation, désir et affect. »
Cornélius Castoriadis
Construire une représentation collective élargie de la réponse
sociale redonne certes du sens à celle-ci et conforte ses
acteurs, surtout si lesdits acteurs sont encerclés par l’appareil
bureaucratique[18]. Mais seul un mélange de confiance et de
liberté, peut garantir les conditions d’une créativité
collective, peut recréer le désir du faire-autrement-ensemble.
A propos de la nature et du fonctionnement de notre moi
cognitif, Francisco Varela nous rappelle que : « tout ce qui
est rencontré doit être évalué d’une manière ou d’une autre-aimer,
ne pas aimer, ignorer- et doit provoquer une réponse ou une
autre –acceptation, refus, indifférence. Cette évaluation
élémentaire (...) donne naissance à une intention, je serais
tenté de dire « désir », cette qualité unique de la cognition
vivante.[19]» autrement dit le sujet connaissant a besoin d’un
surcroît de signification pour trouver un sens à son statut
d’être pensant.
Je constate ce désir, cette revigoration de l’intentionnalité
dès lors qu’un groupe a commencé de sortir de ses cases
transformant rapidement sa peur en envie. Il renoue alors
avec l’ envie de construire, penser, et agir ensemble qu’il
avait perdue. A ce moment-là le groupe a besoin de reliance[20]
et commence à en créer. Il s’invente un code de solidarité
élargie où la responsabilité engageante les uns des autres
fait place à toutes les formes de séparation qu’ils s’étaient
inventés pour ne pas faire ensemble : de la protection de
la case à la maltraitance de l’autre...L’affect jusqu’alors
traité comme leur ennemi redevient dicible, montrable, car
comment activer le penser-ensemble sans le sentir-ensemble?
L’enfermement dans la case a peu à peu fait reculer tout
affect, pourtant source basique de construction du sens
(cf les travaux de neurobiologistes récents[21]). Cette
réintroduction de l’affect permet de renouer avec ce
besoin essentiel , « la fascination qu’exerce la question
du sens.. tout être humain est impliqué la-dedans[22]»,
cette fois appliqué au faire collectif. En s’ouvrant à
la confiance, le groupe renoue avec ce « surcroît de
signification » dont il n’arrivait plus à combler le manque.
Il lui reste à intégrer l’aléatoire dans ce nouveau construit
qu’est sa production de sens. Pour cela, il lui faut
atteindre un degré supplémentaire de confiance collective: le
sentiment de compassion. « Mais il existe d’autres manières
de réduire la peur et l’anxiété qui n’abîment pas
l’intelligence...donner plus de place à la compassion et
à la bonté[23]»
« Ce qui unit l’éthique de la compassion à l’éthique
de la compréhension, c’est la résistance à la cruauté
du monde, de la vie, de la société, à la barbarie humaine. »
Edgar Morin[24]
La société professionnelle, aux prises avec ces projets
complexes, est une métaphore de la société tout court.
Le nouveau rapport individu/société/espèce passe lui aussi
par des représentations élargies refondant du sens donnant
sens au chaos apparent. Ce qui peut se voir comme une
problématique élargie se revitalisant par l’éthique via
un projet englobant. Les ingrédients sont les mêmes :
le lâcher-prise de l’ancien paradigme, une nouvelle
dépendance/autonomie comme reliance planétaire, au
service d’un projet où le « surcroît de signification »
pourrait se glisser et reconstruire. Il manque sans
doute un projet suffisamment englobant, même si
scientifiques, philosophes, altermondialistes,
écologistes et citoyens font de temps à autre et
de leur place, le même constat (« c’est à une véritable
insurrection des consciences qu’il faut maintenant
s’atteler de toutes nos forces. Rassembler les énergies
dispersées, les bonnes volontés éparses, changer notre
regard sur le monde, le vivant, l’avenir, faire naître
une nouvelle espérance, transformer la fatalité qui nous
attend en décision librement réfléchie, tourner le dos aux
sécurités trompeuses comme aux espérances vaines, admettre
que chacun porte en soi une part de vérité et une
fraction de solution.[25] »
Pourquoi ne pas se relier autour du nouveau projet de société
de sauver l’espèce ? La reliance nous fait encore défaut à
échelle élargie, mais elle ne se construit que par un projet
ayant suffisamment de sens pour englober et enrôler les
énergies.
Encore « à l’âge de fer planétaire[26] » , « nous devons viser
à créer les instances planétaires qui seraient en mesure
d’affronter les problèmes vitaux, envisager la confédération
et la démocratisation planétaires. Evidemment, il est
nécessaire que se développe une conscience du destin terrestre
commun, ce qui nous indique que la transformation matérielle
a besoin d’une transformation spirituelle.[27] »
« Ce nouvel esprit éthique, émancipé des conceptions
individualistes du sujet, de l’individu, de la personne
et de la responsabilité(...) requiert une activité
intellectuelle d’un type particulier qui se situe à
mi-chemin entre l’exercice spirituel et l’expérience de pensée.[28] »
On songe à l’expérience de la virtualité du moi dans les
enseignements bouddhistes et taoïstes, cités par Varéla[29]
et le Dalaï Lama[30] , comme insufflation de l’éthique.
Oui l’éthique se construit et s’alimente par une démarche
spirituelle, entre attachements et détachements, entre vide
et « surcroît de signification », c’est dans cet entre-deux
qu’elle peut s’affranchir de l’ancien paradigme devenu trop étroit.
Comme dans un projet complexe initié par une mini-société
professionnelle, cette transformation spirituelle peut se
lire également comme la construction du sens d’un nouveau
faire-autrement ensemble. Ses représentations commencent à
se construire au sein de réseaux émergents de par le monde,
qui ont encore du mal à se relier, existant par-dessus le vieux
monde tel notre « calque ». Leur vision s’élargit en
plurilogiques sans parvenir encore au stade « méta ».
Liberté et créativité dues au lâcher prise de l’ancien
paradigme transforment la peur de l’aléa en ouverture du
système, qui se réassure par l’éthique élargie de la place
future que nous construisons à l’homme dans sa biosphère.
Cette problématique complexe, prégnante, et commune à l’espèce
est déjà là. C’est la prise de conscience de sa prégnance qui
fait encore défaut, et cette prise de conscience étant d’ordre
éthique, elle seule peut la faire avancer en réorganisant au
passage la dimension planétaire des organisations
professionnelles, de la science, et de la société, en
les reliant, tel un attracteur étrange de l’action
collective, autour de « quelle société peut-on construire
ensemble pour sauver l’espèce ? »
[1] Jean-Louis Le Moigne,
l’Ethique de la compréhension ou le courage de l’intelligence fraternelle,
conférence de clôture, ADREUC, 2004
[2] Amour, Poésie, Sagesse, le Seuil, 1997
[3] Pascal, Pensées , 200-347 H3
[4] Loi constitutionnelle du 28 mars 2003 relative à l’action
décentralisée de la République
[5] A.Mabileau, Le système politique local, ed Montchrestien, 1991
[6] cf Evelyne Biausser, Les trois unités en rupture de représentation, ADREUC, 2002
[7] déjà dans l’Introduction à la pensée complexe, ESF,1990
[8] Acte II de la loi de décentralisation
[9] Cf Claude Pair, L’école devant la grande pauvreté, Hachette, 1999
[10] Guy Cauquil, Conduire et évaluer les politiques sociales
territorialisées, Dunod, 2004
[11] Les Objets flottants, Fabert, 2004
[12] cf Michel Monroy, La société défensive, PUF, 2003
[13] Dominique Lecourt, Bioéthique et liberté, Puf, 2004
[14] Octavio Paz, Dialogue, ed de l’Aube, 1999
[15] La Méthode, VI, Ethique, p 158
[16] Séminaire XI
[17] in Les stratégies des ressources humaines, Bernard Gazier, La Découverte, 2004
[18] « Les appareils bureaucratiques publics et privés,
sont de plus en plus gigantesques et lourds et produisent une inhumanité spécifique
e civilisation », Edgar Morin, Ethique, le seuil, 2004
[19] Quel savoir pour l’éthique? La Découverte, 1996
[20] le terme est de Marcel Bolle de Bal et repris par Edgar Morin
pour signifier le contraire de déliance.
[21] Biologie des passions, Jean-Didier Vincent,
ou L’erreur de Descartes, Antonio Damasio
[22] Dialogue, Cornélius Castoriadis, Ed de l’aube, 1999
[23] Dalaï Lama, cité in Ethique et Education, Jeanne Mallet, Omega Formation, 2003
[24]ibid
[25]Nicolas Hulot, Le syndrome du Titanic, 2004
[26]Edgar Morin, La Méthode, T. V, 2001
[27] Edgar Morin, Ethique, Seuil, 2004
[28] Dominique Lecourt, Bioéthique et liberté, PUF, 2004
[29]op cité
[30]op cité