Je relate ici l’activité d’accompagnement en tant que Consultante auprès d’un Conseil Général confronté à la décentralisation de l’action sociale. Il n’existe pas de modèle et je pose le projet comme une co-construction en émergence. Petit guide historique du pas à pas.
L’accompagnement d’un projet de réorganisation de la réponse sociale auprès d’une Collectivité territoriale a montré un processus faisant passer le groupe de postures individuelles de refus à une co-construction du sens du projet. Ce processus, facilité par l’approche constructiviste, dans une spirale de construction/déconstruction/reconstruction a fait émerger une forme d’intelligence collective, appuyée sur une « éthique du projet », vecteur d’un nouveau savoir-faire et savoir être collectifs. On peut déjà repérer les étapes et outils à l’œuvre dans ce processus ; mais aussi y voir les prémisses du prochain pas dans l’hominisation.
Le contexte s’apparente là proprement à l’environnement d’un projet complexe.
Il nécessite en effet la coopération d’acteurs en interactions nouvelles et toujours
plus démultipliées ( l’action sociale ne peut être sociale qu’en tissant des émergences
avec les autres champs : économique, juridique, politique) ; autant que la
construction d’un modèle qui n’existe évidemment nulle part : la territorialisation
de l’action sociale (nécessitant de croiser toutes les représentations à
l’œuvre du territoire et de l’action sociale, jusqu’alors bien séparées).
La Direction générale avait produit un schéma de réorganisation qui
avait suscité un grand malaise dans l’Encadrement.
On m’a donc demandé d’accompagner – comprendre de faciliter - l’avancée du groupe
de Cadres dans ce processus émergent, groupe évidemment rebelle à la coopération qui
lui était demandée, parce qu’il la vivait comme un paradoxe : une parole décrétée (venue
de la hiérarchie) « cette décentralisation est dans la loi » mais qui les enjoint
d’être créatifs puisqu’ils sont conviés à produire un modèle !
J’ai donc proposé un cheminement de co-construction du projet.
Tout au long de cet accompagnement qui va durer neuf mois
(un enfantement ?!) je crois voir émerger une intelligence collective et
vais essayer ici d’en analyser les composants.
En tant que Consultante, on fait appel à ma supposée capacité de vision distanciée et globale. Mais je fais moi-même partie du système que je veux observer et plutôt que de le nier, je préfère analyser comment la construction de mon contexte intervient dans le travail de ce groupe et modifie ses représentations (autant qu’il a modifié les miennes : c’est l’objet de ce retour d’expérience !)
J’entre dans cet accompagnement avec la Pensée Complexe telle que l’a énoncée
Edgar Morin dans ses six tomes de La Méthode.
Appliquée au champ des systèmes sociaux apprenants, qui est le mien,
elle me paraît depuis longtemps opérationnelle. L’appel qu’elle représente
à un nouveau paradigme s’opposant à celui qui nous dirige depuis trois siècles,
la pensée rationaliste, linéaire, issue de Descartes, qui sépare et réduit
pour comprendre, en posant la reliance et la complexification à la place,
trouve écho dans les publics confrontés à l’accroissement et au désarroi des
mutations sociales rapides de ces dernières années.
L’extension des paramètres que notre espèce a créée (temps et espace
planétaires) ont constitué un changement d’échelle nous construisant une vision
non linéaire de notre biotope culturel. Il est de plus en plus malaisément
décodé avec nos références passées.
La reliance et la complexification ouvrent un début de renversement
épistémologique : au lieu de faire entrer l’action collective dans un modèle
caduc aux coutures trop serrées, partons du repérage de notre réalité pour
commencer à construire une modélisation de celle-ci où les représentations
nouvelles ont toute leur place.
Les publics apprenants vivent ce nouveau concept comme un appel d’air face
à la multiplication des interactions et à l’enchevêtrement des niveaux de
décisions que recouvre désormais une action collective.
Dans le construit du contexte de cet accompagnement, je fais aussi
entrer le ressenti que les acteurs d’une action collective me renvoient
du faire collectif aujourd’hui : de la peur partout.
Peur de l’imprédictible, peur d’avoir conscience de l’imprédictible et
de devoir y répondre autrement. Leur action collective est bornée par
la perte de références derrière, le vide conceptuel devant.
En somme le passé est incompétent et l’avenir muet.
Il en résulte un divorce entre le penser individuel –déjà persuadé
d’abandonner les modèles d’action du passé- et le faire collectif –
trop de résistances au changement organisationnel pour l’intégrer
dans l’action.
Autre élément important dans ma construction du contexte : ma
représentation des Collectivités territoriales, avec lesquelles
je travaille depuis une dizaine d’années environ.
J’ai déjà parlé de la caducité de l’organisation taylorienne, verticale
qui est le cadre de l’action collective dans une Institution, face aux
réactivités que nécessite désormais l’action publique ; et combien les
acteurs au sein de cette Institution souffraient de cette fixité ; et
comment ils commençaient à fonctionner en réseau, en coordination
transversale malgré cette organisation taylorienne, ce que j’ai appelé
ailleurs « le calque » et qui les oblige à inventer des réponses!
Peu à peu, je me suis donc construit un paradigme de l’action
collective à travers un projet en environnement complexe,
conçu comme une auto-éco-ré-organisation .
Avec des repères dans ce processus tels que le travail à une métalogique,
travail élargissant les représentations de leur action commune par les acteurs,
métalogique injectant la reconstruction de la confiance, confiance re-introduisant
l’affect, celui-ci libérant la créativité nécessaire à l’élargissement d’une
métalogique, etc, en une spirale auto-éco-ré-organisant la représentation de
l’action collective.
L’entrelacement de cette triade castoradicienne ( l’élargissement des
représentations en accroissant l’affect re-construit le désir des
acteurs en présence ) élabore peu à peu le sens du projet et son éthique.
Le groupe qui entre dans cette auto-éco-ré-organisation fabrique de
la compétence collective, de l’intelligence collective, que l’on peut identifier
à la fois comme du faire collectif plus opérationnel (par la production de
formes plus adaptées) et comme élargissement de l’imprinting collectif
(par l’émergence d’une représentation nouvelle de l’action commune)
Je voudrais rendre compte par un tableau de ce que j’ai vu et compris ( bien limitatif sans doute) de l’organisation de tous ces ingrédients et comment je crois qu’elle a construit de l’intelligence collective.
| 1- Historique des représentations | 2- Evolutions des désirs du groupe | 3- Etats émotionnels (affect) | 4- Etapes du projet | 5- Etapes de construction d’intelligence collective |
|---|---|---|---|---|
| Aléa de la loi= aléatoire vécu comme totalitaire et agressant via la hiérarchie descendante (1) | Rébellion | Colère + Tristesse | Projet étranger (dimension « auto ») | Savoir faire individuel Coopération obligée |
| Rupture d’équilibre dans les références d’action | Coalition/clans agressants(4) Inhibition |
Peur | Appréhension du contexte élargi du projet (dimension « éco ») | Conscience de l’inopérationnalité des paramètres rationalistes |
| Recherche de références 1°) appel à la hiérarchie (2) 2°) début d’ autonomisation |
Fuite (5) Confiantisation (6) |
Peur Doute |
Intelligence de la situation Emergence d’une représentation élargie du projet (dimension « ré-organisation ») |
Auto-organisation d’une métalogique commune Emergence de l’éthique du projet |
| Construction de nouvelles références <=> nouveau positionnement (3) | Coopération | Joie Sérénité |
Début de pistes d’actions pour faire autrement ensemble | Construction de nouvelles références du savoir-faire et du savoir être communs : création de sens |
| Acceptation des aléas Début d’acceptation de l’imprédictible (7) Construction de nouveaux liens |
Spirale de circularité auto-ouvrante par le sens et l’éthique reconstruits en permanence (8) |
Les cases vides signifient où mon action s’est arrêtée et mon incapacité pour l’heure à témoigner davantage.
Tel un journal de bord, quelques commentaires sont peut-être utiles à
l’appropriation de cette navigation en eaux perturbées.
Généralement, le groupe qui avance en auto-éco-ré-organisation découvre
ses outils de fonctionnement tout seul et commence de les intégrer
dans son environnement.
Beaucoup sont certes de l’ordre du processus, ce qui induit d’accepter une
dimension « temps » plus souple. Les Institutions auraient, me semble-t-il,
davantage la possibilité que l’Entreprise privée bousculée par la pression
concurrentielle, d’intégrer un temps d’action/réflexion plus processuel.
Néanmoins, c’est rarement le cas, car la « commande » descendante arrive
à l’encadrement bornée par de fausses urgences.
Le temps circulaire de l’auto-éco-ré-organisation des projets choque
beaucoup les représentations linéaires de projet rationaliste classique encore
en vigueur , à cause desquelles il est vécu comme un échec de
retour « en arrière ».
La liberté est aussi nécessaire, celle qui va permettre au groupe de faire
émerger le sens de son action collective. Ce sens-là n’est pas décrété, il n’est
pas dans le projet, ni dans la structure, ni dans l’action à mener, ni dans le
contexte, mais bien dans le tissage, l’enchevêtrement de tous ces éléments.
Cette liberté-là, elle est aussi émergence. Chaque groupe va l’inventer de
et par sa propre construction. Cette liberté va nourrir l’heuristique, qui
va en retour l’alimenter et l’accroître.
De même l’acceptation du « flou » progresse avec le degré de liberté
au fur et à mesure de sa croissance dans le groupe. Une fois assimilée
sa perte de références, il doit encore renoncer régulièrement, au confort
du modèle établi, auquel il était habitué dans le passé renforcé par
l’illusion de protection d’une structure pyramidale.
Il découvre dans ce processus, à chaque cercle de pensée collective qu’il
franchit, un nouveau vide référentiel. Il doit sans cesse reconstruire ses
références en amont de l’action, et par moments, ça avance vite, et par
moments, ça bloque, comme dans tout processus créatif. Quand la créativité
collective bloque, le groupe a tendance à revenir au fonctionnement
du passé : appel à la hiérarchie, transfert de modèles tout faits, bref
il cherche une réassurance dans le déjà fait plutôt que dans l’invention.
A ce stade, il faut accepter si l’on manage un tel projet, ces retours
un peu décevants. On ne peut pas décréter pour le groupe son
processus d’avancement.
Après un temps variable (de l’ordre de quelques jours à quelques semaines
selon les groupes) il y a toujours un participant qui va témoigner de son
acceptation/construction personnelle : « J’ai essayé de lâcher prise avec
mes questions quotidiennes, d’injecter deux ou trois grands points vecteurs
de sens pour l’équipe avec du flou autour. Après un peu de panique,
ça marche bien mieux ! » La construction de sens élargi qui se fait
auprès de l’équipe en question revient alimenter l’ouverture du groupe
d’encadrement qui la réinjecte, etc. Le processus du « faire-autrement–ensemble »
est enclenché !
Il s’ensuit une nécessaire fluidité de la communication, ré-organisée elle
aussi par l’heuristique et la liberté de créer des références communes.
Elle semble se traduire par l’émergence de réseaux et de pilotes tournants
dans le projet.
Je dois dire que mon expérience ne m’a pas permis encore de repérer
ce degré de fonctionnement d’intelligence collective.
Les réseaux divers et variés existent certes, mais le pilotage de projet,
même en environnement complexe, reste encore empreint du paradigme linéaire,
de relents d’autorité taylorienne, et je suis rarement suivie sur mon concept
de « pilotes tournants » ! Il nous faudra pourtant accepter que l’intelligence
collective à laquelle nous oblige le contexte de la complexité, se fonde sur
une vision globale qu’aucun individu ne peut posséder et que l’apport de la
compétence individuelle, pour s’injecter autrement, appelle des formes de
participation différentes...
Peignons rapidement le paysage dans lequel s’insère l’action des
groupes que j’accompagne.
Leur action collective s’inscrit sur un fond de complexité sociale
que l’on peut résumer ainsi : multiplication des acteurs, multiplication
des interactions entre les acteurs, enchevêtrement des niveaux de décision.
Parallèlement, le niveau de connaissances individuelles a crû : il est
fréquent de voir désormais embaucher des « Bac+6 ou +7» dans les
collectivités territoriales.
La société civile a également accru son niveau global d’information .
Mais l’exacerbation de la compétence individuelle ne constitue
pas une réponse pertinente à ce contexte.
Ces paramètres tendent donc à faire émerger une population socio-professionnelle
en recherche de sens. Sans doute dans son cheminement personnel, mais aussi dans
son action collective. « Que faisons-nous ensemble ? » est une question
récurrente des publics confrontés au malaise de l’action collective.
Ce questionnement propre à l’ouverture de tout travail sur les
références de l’action se produit sur un fond où ils trouvent
l’émiettement des actions sans lien entre elles, l’incohérence de
décisions qui apparaissent contraires selon le moment et le bassin
où elles sont prises, l’éloignement des Politiques par rapport au
terrain, de plus en plus constitué d’un usager en difficulté sociale
ou en voie d’exclusion, des outils décontextualisés certes compétents
statistiquement, mais peu porteurs de sens vis-à-vis de leur action
(à quoi peut bien servir un bilan sur l’analyse des besoins sociaux
d’un territoire s’il n’est pas divulgué aux partenaires et si l’on
n’en tire aucune piste d’action ?)
Bref, la compétence de chaque individu est mise de plus en plus
à mal par l’absence de vision globale et partagée, ce qui peut aussi
s’appeler le sens commun (dans les deux acceptions de direction et
de signification de l’action collective).
On constate ainsi que tout pousse l’individu, à ce moment de notre
évolution socio-professionnelle, à trouver du sens à son action, et
que la réponse ne peut être construite que par une intelligence (au
sens d’entendement) collective.
Dès lors, dans le fonctionnement en projet on voit ses acteurs en
rechercher toujours le sens qui devient indissociable de l’action.
Il y a là émergence d’un référentiel élargi du faire ensemble : qu’est-ce
qui a du sens dans ce que nous faisons, sachant que je n’ai pas la
réponse tout seul, et que j’ai besoin d’une réponse pour faire.
Le projet, très vite, passe de l’objectif de l’action collective à
l’objectif de créer du sens par l’action collective.
Dès lors que le groupe commence à élargir suffisamment ses
représentations communes pour créer une métalogique qui lui
soit propre, le travail sur la création de sens est entamé.
Cette auto-émergence du sens devient peu à peu l’éthique du projet.
En effet, cette spirale d’ouverture via les représentations
élargies, créatrices de désir et d’affect collectifs, font émerger
une construction permanente, latente, de sens, nourrissant la
métalogique du groupe, qui devient le fondement, donc l’éthique,
du projet.
Cette éthique du projet va s’incarner à son tour dans diverses
actions, solutions, plans, etc, à dimension morale. Ainsi s’enchevêtrent
deux niveaux éthiques : l’éthique du projet qui est la garantie de son
sens, et les conséquences éthiques du sens du projet sur l’action.
Leur enchevêtrement pouvant bien constituer une forme nouvelle et
collective de l’éthique, constituante de l’intelligence collective.
Comme toute réflexion, en remontant toujours plus vers l’amont
du questionnement débouche forcément à un niveau spirituel, je pense
que ce que j’appelle « l’éthique du projet » fait déboucher tout projet
sur l’Ethique. Le projet est encadré par la question en trois mots du
« pour quoi faire ? » qui pose obligatoirement le retour sur l' humain.
Comment nos projets, s’ils construisent du sens collectif, pourraient-ils
ne pas se questionner sur « comment ça revient sur l’espèce humaine ? »
Quel sens, si on remonte suffisamment dans la construction de ses
représentations, auraient une découverte, un fonctionnement de groupe,
qui ne serait pas bénéfique à l’espèce humaine ? ( et ils seraient alors
de si courte durée...)
Si on élargit le collectif on accroît cette émergence éthique.
La co-construction du sens risque alors plus de poser un projet non
éthique (amoral) dans un groupe restreint isolationniste au niveau de
ses représentations, c’est-à-dire fermant les risques de turbulence en
refusant l’étranger, l’extérieur qui devient rapidement l’étrangeté.
Une dictature pourra fonder un projet non éthique durant un certain
temps ; un groupe aux représentations élargies travaillant ensemble
à construire une vision partagée et commune aux différences créera
de l’intelligence collective conduisant forcément à l’ éthique.
La création de sens revenant sur l’espèce, vecteur éthique du
projet, devient alors l’une de ces références nouvelles que les
groupes recherchent pour piloter leur action conjointement au flou
nécessaire qu’ils doivent tolérer.
Actuellement, je ne vois que la construction que j’ai appelée
« l’éthique du projet » comme vecteur d’intelligence collective
productrice de retombées éthiques pour l’espèce.
Je ne vois pas d’autre vecteur suffisamment en amont pour être
aussi opérationnel de production d’intelligence collective.
Mais sans doute mes retours d’expérience sont-ils très incomplets.
Le paradigme de la pensée complexe appliqué à la production de formes
et de fonctionnements collectifs nouveaux me paraît opérationnel au
filtre du terrain. Une forme d’intelligence collective apparaît, induite
par le changement d’échelle auquel nous contraint le contexte peu à peu
planétaire de l’action. Voyons-nous se dessiner avec elle un autre pas
dans l’évolution de notre espèce ? Sommes-nous en train de franchir le
gué de « l’hominisation à l’humanisation » ?
Progressons-nous dans ce fantasme de briser notre prison individuelle,
cette caverne platonicienne de la pensée, qui nous enferme à l’intérieur
de notre être et que nous tentons déjà de briser par l’amour ?
Oui, l’espèce résiste à s’aimer davantage tant elle a pris l’habitude
de s’intra-affronter. Mais la mue est commencée, l’inexorable
« montée vers la noosphère »...
Au retour d’expérience, je crois que l’intelligence collective est en
marche, et que c’est une chance éthique pour l’espèce.