Invitée aux « Journées d’automne 2006 », rencontre annuelle du
Mouvement Culture et Liberté -dont les valeurs fondamentales de citoyenneté, de
solidarité et de transformation sociale me sont proches - sur le
thème « Education populaire, Démocratie et Forme(s) d’engagement », j’ai
tout d’abord écrit ce texte où se croisent mes débuts de réflexion sur
’intelligence collective, ce que je sais du malaise des travailleurs
sociaux, et le contexte renvoyé par l’actualité du moment, parlant de
démocratie participative, de réseaux, de changements et d’utopie…
Ensuite, comme toujours, dans la conférence orale, je l’ai dit tout autrement!
Que veut dire « essayer de transformer la société » quand
on est un acteur de l’éducation populaire ?
Ce questionnement récurrent sur le sens que tout travailleur
social (ou sociétal ?) se pose de façon cruciale, n’est pas un
luxe théorique. Il devrait fonder son action par les réponses
qu’il produirait…or, il la mine plutôt, et l’absence de références
creuse chaque jour le malaise de l’acteur sociétal. On a donc essayé
ici de lister des conditions d’émergence d’un nouveau faire autrement,
début d’ancrage différent dans ce contexte sociétal complexe...pour
ne plus se perdre, au risque de se (re)construire ensemble.
Ordre des temps si les machines
Se prenaient enfin à penser
Sur les plages de pierreries
Des vagues d'or se briseraient »
Guillaume Apollinaire, Les Collines
Nous vivons depuis la fin du XXème siècle une extension des références
du cadre de l’action collective : essentiellement, le Temps, l’Espace,
et la virtualisation, ont changé l’échelle de notre faire collectif.
Du moins, c'est cette époque qui l'a rendu visible au plus grand nombre
d'entre nous, même si cette extension était en marche depuis les
années 50.
En effet le Temps et l’Espace sont communs désormais à toute la planète,
et les échanges humains se virtualisent en éloignant l’espèce de ses
limites de communication purement biologiques.
Par changement d’échelle, je n’entends pas seulement une donnée
quantitative, mais aussi une variabilité des champs ; qui n'est
cependant pas qualitative en soi, car la biodiversité qu’elle induit
ne devient qualitative pour l'action que si on lui rajoute
l'articulation, le maillage, des diversités. C'est la biodiversité
et ses articulations qui créent les nouvelles données
qualitatives de l'action collective.
Comme indicateurs repérables de cette extension, nous pouvons donc
voir la multiplication et la variété des acteurs nécessaires à l’action
collective : Politiques, Citoyens, Professionnels, Financiers...tous
bien entendu à l’intérieur de représentations d’abord individuelles,
voire conflictuelles [1].
Nous pouvons repérer non seulement la multiplication, mais aussi
l’ampliation, des interactions induites par la variabilité de ces
acteurs. C'est-à-dire la croissance du nombre et l'élargissement
des types d'interactions qui se créent.
Cet accroissement d’interactions, par l'enchevêtrement dans les
actions et les décisions qu'il provoque, injecte de l'imprédictibilité
dans le système, beaucoup d’imprédictibilité, augmentant ainsi
son désordre, condition nécessaire à l’émergence d’une
auto-organisation, d’où naît un « nouvel ordre » plus
complexe [2].
Ce changement d’échelle rend incompétent le traitement linéaire des
données de l’action.
Or, qu’avons-nous été formatés à faire?
Toute l’organisation de l’action collective est linéaire: l’organisation
professionnelle des compétences est issue du Taylorisme, séparant
ceux qui pensent et ceux qui exécutent, la hiérarchie [3]
repose sur le concept que la «case» du haut peut prendre
les décisions adaptées, car elle est détentrice de toutes
les informations obtenues par les cases du dessous, ce
qui légitime le contrôle de leurs actions.
Ce traitement en silo vertical – qu’il fonctionne de haut en bas et
de bas en haut ne change rien à son inadaptation- est le produit
et le producteur aujourd’hui d’incompétence du système.
Quel acteur, quelle «case» pourrait connaître toutes les
conséquences des interactions réalisées entre les
cases B1, B2, B3 et C8, D7, A2, C4, etc?
Le postulat de départ est désormais faux, et il met d'ailleurs
les managers en fausse posture: ce n'est pas tant la «crise»
(terme de dilution bien commode) du management qui est en
cause, que le traitement des données que le système nous renvoie.
Le traitement linéaire des données de l’action est donc
incompétent dans cet environnement... complexe, on l’aura
deviné, puisque l'enchevêtrement des relations est
synonyme d’accroissement de complexité dans un système.
Cet environnement inéluctablement complexifiant pour
l’action collective nous montre en fait un défi «dialogique[4]»
où il nous faut penser avec les contraires sans les exclure,
penser les contraires. Dans ce monde déjà perceptible par
tous, l’action collective devra construire des ponts, une
métalogique d’action, sur interdépendance/diversité,
autonomie/dépendance, planétaire/local, relation
biologique/relation virtuelle, sans qu’aucun des
paramètres ne soit réduit à l’autre.
Avec cette extension de notre intelligence – entendement -
nous sommes confrontés à un défi épistémologique de lecture
du monde, à un défi de compétence et d’adaptation du faire
autrement ensemble, à un défi éthique pour l’espèce, qui peut
saisir ce virage pour cesser de «s’intra-nuire» et franchir
un pas supplémentaire via un projet collectif d’éducatif,
de paix, de santé, et de développement durable, pour
construire une conscience élargie planétaire.
Et à nouveau contexte, nouveau faire.
...Sous peine de rester incompétent dans cet environnement étendu.
Nous devons renoncer à agir sur un élément d’un système en
croyant ainsi changer la finalité du système.
Jamais l’hyperanalyse d’un élément du système ne nous donnera
une solution, ni une vision compétente du système, et bien que nous
le sachions depuis la causalité circulaire amenée par la seconde
cybernétique, nous continuons à penser ensemble tout d’abord, devant
une action à mener, à l’analyse morphologique comme à la
première solution compétente.
Bien au contraire de nous apporter une vision élargie et commune,
elle enferme pourtant chacune des intelligences individuelles
dans une «case» d’où le sens n’est rapidement plus visible.
Nous entrons alors dans une juxtaposition de «tâches aveugles
cognitives[5]» nous mettant collectivement en situation de
contre-productivité[6], que le collectif rationalise plus
ou moins avec le terme d’«effets pervers».
Soit les effets pervers le seront de plus en plus, ce qui questionne
quand même la compétence du système; soit je décide qu’ils font
partie du système, et je les réintroduis pour le ré-organiser.
Dans la première posture, je suis un acteur «aveugle» et s’isolant
dans son incompétence de vision du système; dans la seconde, je
suis un auteur de la compétence du système en le co-inventant,
et je construis l’entendement collectif du système.
De même, ne pouvons-nous plus agir en pouvoir centralisé, croyant
ainsi prendre la meilleure décision.
La verticalité des informations réduit les logiques à l’oeuvre en
des juxtapositions conflictuelles, qui faute de co-création de
vision en amont, ne trouvent pas l’espace de créer de ponts induits
par un méta-sens au-dessus des silos.
Il s’ensuit une course en avant du pouvoir isolé, de la quête
de la «case» qui permettra le plus d’imposer sa décision à
l’autre, décision évidemment construite sur la «partie pour
le tout», la réduction du tout à une partie, qui est
l'inverse de l'intelligence collective vue comme un tout
supérieur aux parties.
Le Politique impose, le Professionnel dispose, le Citoyen subit,
le Financier a de moins en moins de marge de manoeuvre, l’action
collective s’essouffle et ahane par cet émiettement.
Personne n’y gagne, car le pouvoir centralisé a de moins en
moins le pouvoir de faire.
Dans notre difficulté à comprendre ce changement d’échelle,
nous nous centrons sur du quantitatif (parce que c’est plus
facile?): nous croyons que dans cet environnement élargi, il
suffit de faire la même chose en plus grand.
Mais on ne peut pas construire l’Europe avec le même
fonctionnement que celui d’un niveau national un peu agrandi,
on ne peut pas construire la paix au Moyen Orient en
juxtaposant un dispositif sur deux pays, on ne peut pas
construire un protocole de développement durable sur la
Terre, ici de cette façon, ailleurs d’une autre...
Pour sortir de l’émiettement, de la juxtaposition qui nous
mettent en incompétence étendue (!), il ne suffit pas de
zoomer, car le zoom ici nous impose de passer en mode fractal[7],
autrement dit nous impose de changer de paradigme en amont
de l’action collective: il nous faut donc l’inventer, et cela
ne peut se faire qu’ensemble.
Car il n’existe pas de modèle de ce mode fractal de l’agir,
et les modèles existants nous mettent en incompétence d’y répondre.
Dans et par le passé, nous avons appris à construire
toujours à l’intérieur de frontières, l’étanchéité et la
solidité des frontières étant une garantie de la réponse
qu’on pouvait construire à l’intérieur (je ne parle pas seulement
de frontières géo-politiques, même si elles sont métaphoriques
de cette extension du sens à construire).
De nos jours, l’enfermement dans des cases trop serrées de
l’action individuelle évide tellement le sens en une spirale
mortifère, qu’il renforce l’incompétence du système[8].
Il apparaît nécessaire de construire plutôt de la porosité
entre les champs jadis bien définis et séparés, de la porosité
là où l’on pense frontière: entre l’interne et l’externe, entre
le haut et le bas, entre l’infiniment petit et l’infiniment
grand. (On y perd des références mais on y gagne l’espace
de voir dialogique et fractal : l’un par l’autre, l’un dans
l’autre, et donc on risque d'entrer dans du faire autrement.)
Il existe déjà des frontières plus ou moins virtuelles
dans les méta-projets nécessitant l'enchevêtrement de la
compétence de plusieurs Entreprises, comme dans la TMA[9]: les
acteurs professionnels sont payés par d'autres structures
que celle pour laquelle ils travaillent, les personnels
sont managés par d'autres personnes que leur supérieur
hiérarchique.
Les pays collaborent depuis un certain temps déjà pour
produire des objets techniques d'envergure: Alouette,
Airbus, etc.
Mais les frontières sont encore très présentes dans les
solutions sociales, comme nous le montre l'exemple des
licenciements, où soit l'Etat, soit l'Entreprise oeuvre -ce
qui en général signifie « répare »...et reproduit à
l'identique sans tirer de l'expérience un autre modèle;
peut-être le champ de l'emploi suivra-t-il le cheminement de
la Médecine, qui essaie de prévenir autant que de réparer.
Pourquoi ne pas étendre en effet le problème à tous les acteurs
socio-professionnels du bassin d'emploi, du territoire local,
où se produit ce licenciement ? Cela ferait passer le
licenciement d'une donnée figée, limitée à une structure,
à un flux à traiter ensemble sur le territoire commun.
L'élargissement des acteurs leur permettrait de construire
alors, outre un corpus d'informations communes, une
problématique complexe qui bénéficierait à l'emploi.
Néanmoins, on voit encore la difficulté que les acteurs
socio-professionnels, les chambres consulaires et les
Politiques, éprouvent à travailler ensemble sur des
projets de territoire[10].
Nous met aussi en incompétence l’habitude de trouver
des «réponses» (comprendre «solutions»), pour être
intelligent dans l’action.
Peu à peu ce formatage a muté en anti créativité,
l’intelligence devenant dans nos sociétés :s «retrouver»
la réponse.
Que ce soit dans la formation initiale ou dans le monde
professionnel, penser une solution consiste à se réduire à
chercher du «tout-fait» (qui n’existe plus en outre) et qui
aboutira, via l’explication de ce que «l’on ne peut pas
faire» à entrer dans le choix qui était pré-ficelé (le
plus souvent par l’autorité la plus haute qui l’a présenté
comme le seul possible).
On voit donc bien que l’évidement du sens individuel empêche
les «cases» de créer ensemble.
Il nous faut réintroduire le questionnement comme base collective
de création de sens; non pas se questionner sur telle ou telle
solution, mais penser, construire sur des questions plutôt que de
fausses certitudes auxquelles il est de plus en plus difficile
de croire.
C’est la posture de création de sens de von Foerster avec
ses «questions légitimes[11]», la posture pour
l’action collective
qu’initie Pierre Calame[12] auprès de l’Alliance
pour un Monde
Responsable et Solidaire, et de la Fondation pour le Progrès de
l’Homme, dont il est Président, tentant de fonctionner autrement
que verticalement, dans l’environnement complexe et mondial de la
gouvernance. Von Foerster allait plus loin en parlant de
«questions par essence indécidables», celles où véritablement
la réponse n’est pas une solution existante, mais exige la
construction du sens.
Cela nous amène à la croyance léguée par le XXème siècle et
largement répandue dans notre pratique collective de recherche de
solutions: la solution est dans l’outil, si possible en lui conférant
les qualités d’optimum et d’universel...
Il s’est produit là une dérive qui a peu à peu éliminé l’importance
portée au contexte
C’est l’inverse qu’il nous faut initier: l’importance redonnée
au contexte nous fera trouver des solutions qui lui seront
spécifiques, mais ce seront les problématiques complexes,
étendues, transversales, qui seront universelles et optimales.
C'est dans la problématique que réside la compétence, non
dans la solution, encore moins dans la solution-outil.
Ainsi, plus la problématique co-construite par les acteurs sera
large et transversale, plus les solutions spécifiques et variées
seront facilement trouvées et mises en place.
Faut-il construire un tram ou augmenter des lignes de train ?
Cette question n’obtiendra une réponse pertinente que dans un certain
contexte bien précis, bien situé, où la problématique dans ce contexte
a été bien complexifiée par toutes les logiques des acteurs en
présence: la question n’est pas le moyen de transport, (c’est une
question illégitime !) ; par contre, la problématique est une question
indécidable : c’est le déplacement de la population, pour quelles
activités, vers quels territoires, pour quelle insertion, pour quelle
paix sociale, pour quel futur, avec quels moyens, pour quel projet sur
le territoire, du territoire, engendrant quelle porosité avec quel
territoire, quelles populations, quelles activités...etc[13].
C’est cette pelote complexe qui fera naître le sens de la solution, pas
l’inverse. Ce n’est pas l’outil qui nous donne le sens, même si
l’outil (informatique par exemple) peut modifier et contribuer
à réorganiser le sens, voire l’espèce.
Donc, à nouveau contexte, faire différent...
Oui, mais les acteurs humains sont en général si empêtrés dans les
conditions de leur présent qu'elles les empêchent de se projeter
dans un faire différent[14].
On peut, intellectuellement, avoir le projet de changer, mais si le
changement représente une « bifurcation » dans les représentations,
le programmer augmente le blocage des acteurs.
Si nous faisons appel aux sciences de la vie, elles nous apprennent
qu’il faut des conditions d’émergence pour que le système change de
l’intérieur et s’auto-ré-organise. Henri Atlan rappelle qu’une fonction
qui émerge « est le résultat de l’histoire du réseau et du hasard de
ses rencontres avec des stimuli[15]».
Quelles conditions (autopoïétiques[16]) peut-on déjà
repérer comme favorables à une meilleure adaptation de l’action
collective au contexte complexe ?
Tout d'abord, la biodiversité des représentations[17]
des acteurs fait entrer de l’entropie, entropie nécessaire au
maintien de la créativité du système. On sait en effet depuis
le second principe thermodynamique
que l'entropie augmente dans un système « ouvert loin de l'équilibre »
et que c'est ce « désordre » qui va réorganiser le système et
le maintenir en vie.
On peut l'étendre à la lecture suivante des systèmes sociaux:
point d'ouverture égale point de désordre, sans désordre, point
de réorganisation, et sans réorganisation, point d'adaptation,
ce qui induit la mort !
Par contre, c’est à partir de la juxtaposition des multilogiques
que les acteurs apprennent à construire sur la conflictualité de
leurs visions, au cours des rencontres diverses, réunions, formations,
informations, engendrant le désordre nécessaire à la re-création du
système, à la création peu à peu d'une méta-vision, ni tout à fait
la même, ni tout à fait une autre.
Cette vision élargie leur permettra de travailler ensemble en
construisant dans le même temps l’énaction[18]
du sens et du projet qui les rassemble.
Et tant que l’on tente de réduire cette multilogique, on met toujours
plus en péril la co-construction.
Un autre facteur favorise l’émergence du faire complexe : le
croisement des thématiques.
Alors que les acteurs ont appris à bien « sérier les problèmes »,
à bien les séparer pour les identifier, au contraire, croisons-les,
mélangeons-les.
Ainsi commencent à apparaître des interactions auparavant
invisibles, des liens construisant un nouveau contexte élargi.
Le croisement des thématiques donne toujours naissance à une
problématique complexe, souvent d’ailleurs trop large pour être
contenue dans l’espace de la terminologie habituelle, à savoir
une phrase ou une question. Les acteurs doivent alors, pour
maintenir cette émulsion, résister à la perception apprise
du formatage passé, qui pourrait se résumer ainsi : « ce qui
se conçoit bien s’énonce clairement », et qui en les faisant
se juger en situation d’échec, romprait l’émergence de leur
créativité.
La difficulté à ce stade est de résister à la tentation de
revenir à « l’ordre » trop réducteur du rationnel.
Car si l’on tire le fil de la pelote complexe, tous les fils se
déroulent : la moindre thématique technique se mêle au financier,
qui se tisse au social, qui se maille au sociétal, où brillent
bientôt les brins de l’éthique. Cela ne peut pas s’énoncer
clairement, tant mieux, c'est-là le signe qu'on ne réduit
pas la complexité !
Pierre Calame pense « qu’en croisant les problématiques on
parvient à des programmes d’action collective », émergeant de
l’élargissement du contexte et insufflant la faisabilité
de la transversalité.
Ainsi la Fondation pour le Progrès de l 'Homme bâtit-elle
une stratégie croisant quatre portes d'entrée: thématiques,
géographiques, méthodologiques, et socio-professionnelles
pour travailler à l'émergence d'une gouvernance
mondiale[19].
Les conditions de l’émergence d’un nouveau savoir faire
collectif sont là : la nécessité d’une vision individuelle
élargie corrélée à son incarnation par le groupe.
Autrement dit, cette compétence individuelle ne peut se
créer que par le groupe, c’est l’autopoïese : une émergence
dans les deux sens du bas vers le haut et du haut vers le bas.
C’est de chaque acteur individuel que va émerger le sens, mais
le sens co-construit fait émerger un sens élargi en chaque acteur.
Il peut alors résulter de ces conditions d’émergence un déplacement
de la compétence dans l’action collective.
En premier lieu, une vraie compétence de l’action collective
réside principalement dans l’écologie des
liens[20].
Liens à réinventer, en posant comme prioritaire la
question : « comment allons-nous nous relier ? » plutôt
que : « qu’allons-nous faire ? » comme base créative.
De même, sont heuristiques pour l’action collective les traces
du cheminement plutôt que des actions ponctuelles et concrètes
qui servent surtout l’émiettement : des projets, des acteurs,
du sens. Le cheminement processuel de la création collective
ne se met pas en grille, encore moins en cases, ou alors elles
restent à inventer.
Réinventer aussi la mémoire commune, l’inventer plutôt, car
quelle mémoire de l’action collective avons-nous ?
Là encore, souhaitons de passer de « raconter des faits »
à « raconter le chemin ». L’Europe y connaîtrait peut-être
un début de co-construction culturelle. Et peut-être
aurions-nous la première pierre de l’histoire de
l’espèce plutôt que l’histoire des pays.
A la place de l’articulation verticale et hiérarchisée
ayant initié un pouvoir hétéronome (assis sur la séparation
taylorienne concepteur/exécutant qui se justifiera de
moins en moins dans la tertiarisation et le virtuel),
l’action collective en environnement complexe appelle
des instances de régulation et de médiation, émergences
autonomes du système, et des « pilotes tournants »
garants du questionnement sur le sens et des
perspectives temporelles de l’action groupale.
La compétence du faire se déplace alors d'un
fonctionnement par la réduction, au défi de la
construction de l'unicité via la diversité.
En somme, le changement d’échelle nous amène à passer du
pouvoir à la gouvernance.
Cela implique de réhabiliter le temps de reliance.
Actuellement, il fait partie des coûts apparents, et depuis
la mise en place des 35 heures, le rapport des acteurs
professionnels au Temps s’est réfugié dans l’urgence ou
la fuite.
Le mixage de l’urgence (fausse) et du recroquevillement
sur « le coeur de métier » c’est-à-dire seulement la partie
émergée de l’iceberg, ont vidé le temps de sa substance.
A force de traiter le temps comme un moyen extérieur
non croisé intimement au sens de l’action, on l’a évidé
de sa propre richesse.
On court donc après du vide pour décrire toujours plus
l’existant.
Tout en y perdant le sens, ainsi que le malaise des acteurs
le verbalise.
Si l’on veut retrouver l’espace de la créativité, de
l’utopie[21] , il faut faire basculer
le Temps du rang de
moyen (et il est le plus mal considéré des moyens),
au rang de créateur de sens.
Ce renversement lancerait d'ailleurs fructueusement
la co-construction du sens si les professionnels osaient
poser la question collectivement: « du temps pour quoi
faire? », au lieu de décider de faire et ensuite
d'allouer du temps à ce faire.
L'on voit chaque jour, dans chaque projet, combien
cette reconversion est nécessaire à la co-construction
d’intelligence collective.
Ce qui devient donc compétent est la question du sens
comme productrice d’actions, plutôt que les moyens de
faisabilité (qui occupent actuellement 80% de
l’énergie des projets!)
Dans l’écologie des liens à créer/recréer je donnerai
une place privilégiée au réseau, qui montre un rapport
autonomie/hétéronomie bien créateur.
Le fonctionnement en réseau, tel que nous le montre le
modèle originel neuronal, modèle qu’applique l’informatique
en mettant en réseau les réseaux neuronaux humains, est
facilitateur d’intelligence collective[22].
A la fois forme et finalité, le réseau est causé et
causant et il s’alimente en « travaillant » les deux
niveaux enchevêtrés.
C’est pourquoi le développement des réseaux humains est
intimement lié au développement des réseaux
informatiques[23] : l’informatique
réorganise le sens d’un réseau en même temps qu’elle
l’informe. Par exemple un réseau humain crée un blog
pour organiser la forme de sa communication, mais
le blog fonde et alimente aussi le réseau en le
construisant par et dans sa communication.
Le blog construit aussi la finalité du réseau.
Le réseau informatique est donc le seul outil inventé par
l’homme qui auto-produise sa finalité, qui auto-produise
du sens. Un téléphone, une voiture ne produisent pas qui
il faut appeler ou quelle direction il faut prendre !
Pierre Lévy recherche actuellement un
métalangage[24](IEML) mettant en
codes numériques « le surcroît d’intelligence collective
ouverte par la nouvelle situation de communication
[du cyberespace] représentée par l’ubiquité,
l’interconnexion et l’automation de
l’information »[25]
Dans son vaste projet de mettre en code commun
les sciences humaines par un langage informatique,
on ne peut différencier l'informatique-outil de
l'informatique créatrice de sens; et créatrice
d'éthique, dans la mesure où un tel projet ne peut
que servir l'espèce humaine dans sa montée vers la
connaissance, et ne peut être capté par quelques acteurs
qui le rendraient dangereux.
Et dans l’élargissement en amont du sens de l’action collective, je citerai cet « attracteur étrange[26]» qu’est l’éthique[27], avec ses références larges qui tiennent le groupe ensemble ainsi que des liens lâches, plus lâches que les préceptes moraux ou règles d’action, ceux-ci devenant d'ailleurs infondés et inutilisables en très grand groupe.
Car dès qu’il y a co-construction en groupe élargi, on co-construit de
l’éthique, via le sens.
Peut-on imaginer de poser la question de la destruction de
la planète ou de l’espèce dès lors que l’extension des
acteurs en fait un intérêt commun ?
Peut-on imaginer qu'à la question : « pour quoi faire une
gouvernance mondiale ? », le plus grand nombre puisse
répondre « pour détruire une partie de l'espèce »...dès
lors que le plus grand nombre sait qu'il ne peut détruire
une partie de l'espèce sans se nuire.
C’est un non-sens de logique qui sera peut-être notre
chance de survie.
La morale était la force centripète qui faisait converger
les acteurs vers un point unique, quand tous les acteurs
pouvaient voir le même paysage.
L'éthique c'est un attracteur étrange qui nous fait tenir
ensemble quand les frontières sont poreuses et les références
floues, et qui tolère les parcours chaotiques des divers
points dans un même système.
Si tout projet humain élargi au plus grand nombre débouche
sur un projet éthique pour l’espèce humaine, dès lors que
le « pour quoi faire ? » est posé au niveau planétaire,
tirons-en l'expérience d'élargir dans nos faires, et les
acteurs, et les espaces de délibération.
C’est la dimension éthique qui rendra possible l’enchevêtrement
dialogique des contraires qui représentaient les défis de
l’action collective précités : autonomie/dépendance,
interdépendance/autonomie, planétaire/local, humain/virtuel,
et leur donnera en aval la visibilité et la faisabilité
incarnées dans des projets spécifiques aux contextes
différents[28].
Mais en les faisant s'inter-alimenter, on ne peut plus les
délier; on peut alors entrer dans une spirale
d'auto-éco-ré-organisation sociétale produisant
l'éthique d'un projet humanisant pour l'espèce.
Rappelons si besoin est que l'intelligence collective ne se
réduit pas à la somme des intelligences individuelles, car
il ne s'agit pas d'une addition mais d'une émergence.
Dans cet environnement élargi ci-dessus décrit, je vois une
chance pour l'espèce humaine d'aller plus loin dans une nouvelle
étape de son Histoire, car les conditions de rupture
(au sens d'émergence) sont là: une situation d'extension
que nous n'avons jamais connue, qui peut donc émulsionner notre
créativité adaptatrice; un corpus de savoirs scientifiques élevé
et producteur d'un positionnement épistémologique de l'acteur plus
autonome; une faisabilité technico-scientifique porteuse de projets
favorables dès lors qu'elle est co-produite par le sens
éthique – ce qui lui redonnerait l'élan créateur.
Enfin, j’aperçois deux tendances de nos sociétés qui vont
s'amplifier (sauf si aléa d'importance).
Une société où l'extension des savoirs crée de
l'auto-catalytisme; et une société où l'extension des
réseaux s'auto-produit.
L'extension des savoirs porte les conditions favorables à
une démocratie participative, et l'extension des réseaux
rend possible une société de partage des savoirs, comme
valeur supérieure ajoutée.
Chacune devant questionner l'autre pour ne pas juxtaposer
là encore nos réalités actuellement séparées: une société
du savoir existe bien, la démocratie aussi, mais elles ne
co-construisent pas un monde différent .
[1] J'ai été stupéfaite en parcourant récemment les rayons
de ma librairie préférée, de voir le peu de productions littéraires
et philosophiques sur le collectif...les états d'âme individuels
continuant de fournir la matière à penser privilégiée.
[2] En thermodynamique de non équilibre linéaire,
l'auto-organisation d'un système est associée à la production
de désordre
[3] «Avec la hiérarchie, on a construit des
institutions entières où il est impossible de localiser les
responsabilités » remarquait déjà Heinz von Foerster en 1991
in Seconde cybernétique et complexité, sous la direction
d’E.Andreewsky et R. Delorme, Ed L’Harmattan, p 144
[4] Au sens d’Edgar Morin où «les antagonismes
se combattent, se nourrissent et s’enrichissent les uns des
autres pour constituer des entités complexes », Tome V
de La Méthode, Ed du Seuil, p 281
[5] Notion de Heinz von Foerster signifiant
notre inaptitude à voir ce que nous ne savons pas.
[6] Notion-clé de la critique sociétale
d'Ivan Illitch. Selon sa thèse, l'institutionnalisation des
valeurs humaines dans notre société les rend contreproductives:
le médical ne soigne plus, l'éducatif n'éduque plus, le social
n'améliore plus la vie communautaire, la sécurité nationale
n'assure plus la sécurité individuelle, etc. cf à ce sujet le
résumé qu'en fait Jean-Pierre Dupuy -qui travailla avec lui
dans son centre de Cuernavaca- dans Pour un catastrophisme
éclairé, ed du Seuil.
[7] Les objets fractals présentent
la même structure à toutes les échelles, pas forcément
la même apparence. Cf le site de Laurent Nottale, très
pédagogique, à ce sujet
http://luth2.obspm.fr/~luthier/nottale/frmenure.htm
[8] «La partie en tant que partie ne doit
pas être considérée irréversiblement comme subordonnée au tout
en tant que tout», Edgar Morin, in Intelligence de
la complexité, Ed L'Harmattan, p 224
[9] Tierce maintenance applicative, pour
les projets informatiques
[10] Voir à ce sujet De la
complexité des politiques locales de Pascal Roggero,
Ed l'Harmattan
[11] « Est-ce qu’il ne serait pas
fascinant de penser un système éducatif qui détrivialiserait
les étudiants en leur enseignant des « questions légitimes »,
c’est-à-dire des questions dont on ne connaît pas les
réponses ?» op cité, p 132.
[12] « Nous avons donc construit
volontairement la Fondation sur une question plutôt que
sur un domaine d’action », in Ingénierie des pratiques
collectives, sous la direction de M.J. Avenier, ed
l’Harmattan, p 336.
[13] « Quand on a commencé d’interroger
le sens , ça ne s’arrête jamais » Léonard de Vinci,
Carnets (cité de mémoire).
[14] « Pourquoi faudrait-il se résigner à des
décisions calculées déclarées optimum et donc rationnellement
nécessaires, alors que nos critères de choix sont multiples
et changeants, interdisant donc toute solution unique, et que
cet optimum calculé n'est qu'un des modes d'action possible,
parmi d'autres que nous pouvons souvent concevoir et
délibérer avec nos concitoyens dans nos cités? Souvent ce
sera parce que nous n'avons pas appris à nous comporter
autrement: Inventer des possibles, délibérer pour transformer
et enrichir nos points de vue, méditer sur les enjeux
éthiques de nos actes », Jean-Louis Le Moigne, in
Le constructivisme, T 3, ed L'Harmattan, p 236.
[15] in Seconde cybernétique
et complexité, ed l’Harmattan, p 39 et 41
[16] Terme utilisé par F. Varela et
H. Maturana pour signifier la compétence auto-créatrice
des systèmes vivants dans et par leur environnement
[17] Comprendre dans ce terme à la
fois la construction personnelle et la liberté de l’exprimer.
[18] Terme varélien , issu de
« l’inscription corporelle de l’esprit » : un attribut
dans le monde ne préexiste pas, il est configuré par les
rapports entre l’organisme et l’environnement, c’est notre
capacité sensorielle qui crée les conditions favorables à
la production de notre environnement. Toute création est
le fruit d'un enchevêtrement: la matière a créé la vie mais
la vie a créé la matière.
[19]
http://www.fph.ch/fr/strategie/strategie.html
[20] Le terme est de Jacques Miermont.
[21] Je revendique l'utopie en
tant que l'heuristique qui permet de sortir de la
tyrannie de l'existant comme unique source de vérité.
[22] Je veux parler de vrai
fonctionnement en réseau, pas la verticalité
rebaptisée « réseau » à laquelle on assiste
actuellement, telle qu'on peut la voir illustrée
dans l'organisation de la RSI (sécurité sociale des
indépendants) qui se présente sur son site comme « un
réseau avec un niveau national, qui coiffe un
niveau régional, qui coiffe des agences locales »!
[23] « Cybernétique » et
« gouvernance » sont issues du même verbe
grec « gouverner »
[24]
http://www.ieml.org.
[25] Rencontres 2006
d’Intelligence collective,
ed Mines Paris Les Presses, p 122
[26] C’est un terme d’Edward Lorenz,
qui a vu que le point représentant le système météorologique
traçait dans le plan de Poincaré une figure étrange, ressemblant
à un papillon. Le point change sans cesse son mouvement mais revient,
irrésistiblement attiré, dans les « ailes du papillon »,
construisant ainsi chaotiquement un « ordre ? »
[27] J’entends par « éthique » la
spirale de sens que nous co-construisons par le
questionnement de l’action collective et qui dans
son mouvement ascendant, nous aspire toujours vers
la question des retombées sur l'espèce humaine, mouvement
induit par le contexte croisant notre faisabilité
destructrice et l’élargissement des acteurs.
[28] « De générations en générations,
nous nous sommes efforcés de parvenir à l'édification d'un
monde meilleur et pour ce faire, nous avons sans cesse
éveloppé la scolarité.Jusqu'à présent l'entreprise s'est
soldée par un échec. »Ivan Illitch, in Une société sans
école, Seuil, p 189