Billet d'humeur

Un dégoût de nous-mêmes…

C’est tout d’abord un sentiment, oui un sentiment, qui me fait ici parler, et qui convoque, une fois n’est pas coutume, ma réflexion épistémologique.
Mais sur le champ de l’éthique, je veux croire que le sentiment, le « ressenti » peut toujours être allumage.
Un sentiment de dégoût de nous-mêmes, donc, pays européens, nord américains, modernes, civilisés, qui nous présentons volontiers au reste du monde comme les garants de la démocratie, et qui avons néanmoins pendu Sadam Hussein.
Quels qu’aient été ses crimes, comment des Démocraties ayant voté l’abolition de la peine de mort ont-elles pu cautionner, ne pas s’élever contre (mise à part l’Italie) une pendaison, un acte de barbarie, qui les rabaissait au rang de l’inhumanité de celui qu’ils voulaient châtier ?
Pourquoi appliquer la loi du Talion la plus archaïque, traitant l’ennemi comme il a traité ses victimes, qui confine les rapports diplomatiques au Moyen-âge ? Quelle valeur éthique a l’acte d’un tel juge, si le juge a vocation de préserver la société d’aujourd’hui tout en se projetant dans son devenir pour le garantir un tant soit peu ? A-t-on gazé Eischmann ?
Quel sens a le châtiment s’il n’est porteur de futur différent ?
Comment l’Europe peut-elle montrer ce visage anti-démocratique et anti-éthique, quand elle a précisément un rôle à jouer en tant que moteur de la démocratie puisque l’Amérique y peine ?
D’autant que l’on peut sans effort imaginer qu’une des conséquences de montrer Sadam Hussein en victime risque d’alimenter les haines terroristes à moyen terme, outre le mépris de pays émergents pour une Europe incapable d’incarner dans sa vie politique les valeurs qu’elle est prompte à afficher dans sa constitution et ses discours.
Quelle crédibilité accorder à des juges (qui sont aussi parties) alors que la décision est prise et annoncée a priori ? Sont-ils épris de justice, ou de pétrole ? Cette mascarade ne peut qu’affaiblir la position de l’Europe et de toute Démocratie pour le rôle d’instance médiatrice qu’elle pourrait briguer dans le fonctionnement mondialisé où nous sommes entrés.
Enfin, quel rôle a joué notre presse si prompte à s’auto décréter redresseuse de torts ?
Quels journalistes ou quel grand média se sont élevés par un discours contraire qui aurait posé la valeur éthique d’une telle décision ?
L’éthique n’est certes pas à la mode et ne crée pas beaucoup de lecteurs, mais on peut regretter que le discours informatif soit à ce point lissé par quelques dépêches formatées, relayées par du psitaccisme qui ne pose pas le sens de ce qu’il transmet. (Quand ce n’est pas d’un ton jovial voire rieur que l’on annonce « Sadam Hussein a été pendu… » sur le mode « il va faire beau tout cette semaine »)
Comment inspirer la pudeur et le respect par l’exemple de nos actes dans de telles conditions ?

Un dégoût de nous-mêmes…

Que faudrait-il pour que nous ressemblions davantage à nos idées ?

Il nous faudrait sans doute nous mettre en veille/vigilance incessante au contexte des informations que l’on nous déverse, quelquefois malgré nous.
Nous obliger à cette « ostinato rigore » que Jean-Louis Le Moigne voudrait tant que nous apprenions de Vinci.
Nous souvenir qu’une information n’est pas « vraie », et nous enjoindre à la questionner au lieu de l’ingérer passivement à l’instant même où elle nous atteint : qui la donne ? Quelle est sa source ? Qui a intérêt à la donner ainsi ? En somme, nous contraindre à un décodage plus épistémologique de l’information.
De même songer qu’une information n’est pas plus « réelle ».
Un fait est réel mais le contexte qui lui est indissociablement lié est lu et rapporté par un esprit qui construit sa propre réalité avec ses filtres divers. Tout comme nous recevons ce fait à travers nos filtres divers : qu’est-ce qui en nous refuse ou accepte telle information ? Dans quelle réalité nous conforte-t-elle ? Le journaliste comme le lecteur va plutôt éliminer la « rupture épistémologique » et chercher à alimenter sa construction habituelle de la réalité. Il y a bien entendu péril de formatage pour la démocratie dans cette recherche « du même au même »…
Ce n’est pas le fait que nous entendons, mais notre filtre des faits.
Dans le décodage de l’information, surtout celle à laquelle nous ne participons pas au premier rang, il nous faut aussi rester vigilant à déjouer la réduction d’une lecture unidimensionnelle.
Celui qui transmet une information a une approche privilégiée, économique, politique, sociale, qui lui donne déjà une logique de lecture prioritaire, au risque de s’y enfermer comme tout un chacun d’entre nous, en la présentant comme « la » vérité.
Mais nous, lecteur ou auditeur, avons la même tentation. Essayons donc plutôt d’apprendre à croiser les contextes : un fait politique avec une réalité géopolitique, une réalité historique avec un aléa, bref exerçons-nous au décodage stratégique en croisant le plus de multiples possibles.
Pour revenir à l’Irak, que connaissons-nous de sa réalité politico-socio-historique ? Les fouilles de l’ancienne Mésopotamie ou le pétrole ? Qui connaît les ruines et le pétrole ?

Le fondement intellectuel de l’éthique

La réflexion éthique plus qu’aucun autre champ encore, repose sur une construction interrogative afin « d’augmenter le choix des possibles sur des questions par essence indécidables » pour reprendre l’une des définitions d’Heinz von Foerster.
Dans ce procès, on a singulièrement l’impression que le choix unique était décidé à l’avance et non le fruit d’une interrogation « ostinata » des faits.
Or plus le contexte est complexe, plus on devra inventer nos réponses. La peine de mort est une réponse factuelle bien réductrice à la complexité d’un tel contexte.
En tous cas, ce lamentable fait pose la question des instances de la gouvernance mondiale.
Les instances existantes manquent de métissage géopolitique pour accéder à plus de multidimensionnalité dans leurs actions/décisions. Que nous montrent l’ONU, l’UNESCO, le Parlement européen ? Nous les voyons dans des rôles-silos, bien trop limités pour répondre à des projets plus complexes de gouvernance mondiale : l’ONU est confiné au politique, l’UNESCO à la culture et l’éducation, le Parlement européen à l’administrativo-judiciaire.
Il nous faut maintenant inventer des instances de gouvernance pouvant être garantes de la démocratie d’une société-monde.
Pour cela nous manquons encore de projet suffisamment élargi, ainsi que nous le montre l’entité Europe, et nous le montre encore plus toute décision qui a vocation à être mondialisée, comme le Développement durable ou la paix.
Nous devons nous montrer « obstinément » vigilants à l’ouverture, à ce moment où notre histoire s’ouvre à l’échelle planétaire.
L’ouverture de l’actualité à une échelle plus large nous contraint à l’ouverture de nos représentations à une échelle plus large. Plutôt que la peur figeant toute liberté de possibles, l’une des réponses semble consister dans la co-construction des acteurs d’un projet plus large, acceptant l’espace nouveau du faire-ensemble pour l’espèce et son espace terrien.
Co-construisons des territoires auto-poïétiques, des territoires géopolitiques et culturels à inventer.
Ecrivons cette page de notre histoire un peu différemment, et saisissons-nous de chaque aléa « politique » comme une chance de construire pas à pas une démocratie élargie et partagée tant il est vrai que le fait politique d’aujourd’hui écrit l’historique de demain.
Le devenir d’une société-monde est ouvert, il n’est pas encore écrit : il peut ainsi donner lieu à la pauvreté partagée, comme à un territoire où la richesse de nos savoirs jointe à la facilité de leur diffusion, créent l’espace d’un projet enfin humaniste pour l’espèce.
Ce retour au féodalisme met quelque peu en doute l’envolée du ballon Démocratie porté par l’Europe, en le dégonflant comme une baudruche.
Il est beau et juste d’être citoyen d’un espace déclarant un projet globalisant de santé/éducation/sécurité. Mais en quoi le faisons-nous vivre au quotidien ?
Pour ça, il faut peut-être commencer par ressembler un peu à ses idées ?

[1] Edgar Morin, La Méthode, TVI, Ethique, p 158