Genève, le Constructivisme, Piaget...
C’est cette triade magnifique que m’a offert le 3ème colloque « Constructivisme et éducation »
organisé par le Service de la Recherche en Education de Genève en septembre 2007, sur le thème
Construction intra/intersubjectivité des connaissances et du sujet connaissant ». La connaissance
des processus par les processus étant au coeur de mon activité de Consultante, il m’a semblé
intéressant de témoigner sur les mécanismes de construction cognitive collective que je
croyais apercevoir.
J’ai essayé de dire ici le retour d’expérience d’un processus collectif d’apprentissage enchevêtré.
Nous ne sommes que peu familiarisés avec une pensée et un faire de l’enchevêtré,
auxquels semble pourtant nous contraindre la complexité de notre environnement.
On verra notamment comment s’enchevêtrent plusieurs niveaux de co-construction
cognitive : l’apprentissage du projet, du faire ensemble, de l’auto-organisation
par le sens, de l’imprédictible, incitant peu à peu les acteurs à sortir du
linéaire en se construisant des références les ré-assurant dans ce lâcher-prise.
Et s’il faut en parler avec sincérité,
Descartes l’ignorait encore.
(...)
Cependant, la plante respire.
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ? [1]
Mais on doit rappeler explicitement les choix idéologiques que privilégie le constructivisme (de la) systémique: phénoménologie, dialectique, téléologie, irréversibilité...[3]
On pourrait se référer à de nombreuses définitions du Constructivisme appliqué
à l’enseignement, tant depuis Piaget le terme a parcouru divers courants,
« radical », « interactionniste », « socio-constructiviste », « phylogénétique »,
tous centrés autour de la « croyance[4]» que la connaissance se construit par
l’expérience en même temps qu’elle construit notre monde, et qu’il n’y a
peut-être pas d’autre chemin, hormis celui qui « se construit en marchant[5]»
J’adopterai, pour fixer les bornes forcément réduites de l’expérience
d’enseignement que je veux relater ici, la définition d’Alex Mucchielli: « le
constructivisme est une position épistémologique c’est-à-dire un parti-pris
sur la connaissance et les modalités d’arriver à cette connaissance[6]».
Pourquoi choisir d’enseigner à des adultes en formation continue le
« projet constructiviste » tel que je le fais depuis quelques années ?
En précisant un peu son contexte, contexte qui participe à la construction
cognitive dont il va être question et qui la permet: la médiation
le plus souvent du Centre National de la Fonction Publique Territoriale,
acteur de formation intervenant entre une collectivité et un Consultant,
qui me donne une position plus libre que si j’étais directement aux
prises avec le client ; un public intervenant dans des projets où
la vocation sociale et sociétale est plus importante que la partie
technique ; à propos de projets en environnement complexe, où se
multiplient les acteurs et les logiques différentes à l’oeuvre.
Ma position d’enseignante s’est depuis longtemps construite autour du mot
de Bachelard « Rien n’est donné, tout est construit[7]», essayant d’être un
maillon articulatoire, facilitateur, du construit de l’autre (à partir de
situations professionnelles et non thérapeutiques toutefois) –et en cela,
donc, du mien !
Depuis quelques années, je forme plutôt des fonctionnaires territoriaux,
et ce contexte m’a mise dans un écart de positionnement épistémologique
d’importance, car la commande repose sur la croyance positiviste qu’il
existe un modèle prégnant, et que chaque acteur doit le retrouver. En somme,
tout est donné, et la formation doit consister en un formatage pour
se couler dans ce modèle.
Je me suis donc retrouvée dans l’écart entre la situation perçue, par
les groupes en formation (un malaise), par l’Institution (un dysfonctionnement),
par moi (une position positiviste épistémologiquement intenable) ; et la
situation souhaitée, par les groupes (s’adapter), l’Institution (l’harmonie),
et moi (« croyance » en les hypothèses fondatrices des épistémologies
constructivistes).
Cet écart pouvait notamment se lire dans le hiatus entre les réponses
d’enseignement proposées, reposant sur des connaissances non interrogées
(la « méthodologie de projet » pour le champ en général baptisé « managérial »
qui nous occupe) et la complexification du contexte professionnel des
acteurs. Un hiatus creusant l’écart entre des contextes sociétaux en
mutations très rapides, et le formatage des réponses formatives
produisant « toujours plus de la même chose » c’est-à-dire
d’inadaptation et de freins au changement.
Allais-je continuer à alimenter des conditions d’auto-production des publics formés
de leur « tâche aveugle cognitive[8] » ?
Ce qui soulevait aussi la question de la légitimité de mon enseignement –
qu’est-ce que j’enseigne ?- ainsi que mon éthique – qu’est-ce que
j’enseigne d’utile ?
Les projets institutionnels se complexifiant (accroissement des acteurs,
enchevêtrement des thématiques et des décisions, pour ne citer que le plus
apparent de cette complexité), j’ai donc essayé de construire une réponse
formative plus pertinente au problème posé de la faisabilité des acteurs au
sein de ces projets. La Pensée Complexe d’Edgar Morin[9] m’a semblé extrêmement
productive pour décoder cette réalité en marche, parce qu’elle nous permet de
renouveler notre paradigme de construction de la réalité, plutôt que de lire
celle-ci linéairement avec le paradigme rationaliste, analytique, qui ne
nous donne jamais le sens élargi d’une globalité, pourtant désormais
nécessaire au « faire ».
Ensuite l’apport des Sciences du design d’Herbert Simon, traduit et commenté
par Jean-Louis Le Moigne[10] m’a permis de proposer une « approche constructiviste de
projet », qui en répondant mieux au contexte complexe, réduisait du même
coup le hiatus épistémologique, éthique et formatif de ma position.
Nous pouvons transcender notre prison en étudiant un nouveau langage et le comparant avec le nôtre. Le résultat sera une nouvelle prison. Mais elle sera plus beaucoup plus grande et large.[11] .
De cette situation proprement expérimentale - enseigner aux adultes en formation
continue de management cette « approche constructiviste de projet », alors
que la plupart ne connaissaient pas le mot « constructivisme » et que le
terme « projet » ne signifiait pas un projet ! - j’ai pu constater une certaine
forme de cheminement, que je tenterai de relater ici.
Il ne s’agit pas d’une méthode, encore moins d’une méthodologie,
bien qu’on y traite d’un projet.
Le postulat de départ est de mettre le groupe en situation de créer
une « représentation collective », création qui va être la compétence
à la base du processus, celle qui va le rendre possible.
Cette représentation collective d’un objet (une thématique à traiter,
une action à mener, une décision à prendre) se fera par le croisement
de trois réalités enchevêtrées : le contexte (avec ses contraintes)
évolutif de l’objet (thématique, action, décision, etc) ; l’intentionnalité
des acteurs par rapport à ce contexte et cette thématique,
action, décision, etc (que l’on pourrait voir comme la représentation
individuelle de l’objet que chaque acteur a dans sa tête) ; et le projet,
qu’il ne faut pas entendre comme un acte défini à l’avance, mais comme une
dynamique de cheminement, au sens de « procedere » : aller en avant.
Ces trois facteurs vont s’interpénétrer pour peu à peu construire un champ
commun que j’appellerai « représentation collective », qui est un processus
d’émergence qui va définir, redéfinir, enrichir, co-construire le sens de l’action,
d’où naîtront facilement les modalités pratiques par la suite.
Cette causalité circulaire induit un temps processuel et non linéaire, et
il faut insister dans la parole formative pour que le déformatage des esprits à
ce sujet puisse se produire. Les acteurs en effet ont été formatés dans leur
compétence par une méthodologie de projet rationaliste, linéaire, où les
étapes bien étanches ne permettaient surtout pas de revenir en arrière pour
réorganiser des finalités. De ce fait, la compétence d’adaptation du projet
(au sens de ce qui pourrait le maintenir en vie) disparaît : les objectifs
du projet sont un produit fini dès le départ de l’action, les moyens sont
très peu réorganisés et plutôt vus comme une case en soi. De cette rigidité
de cadre, l’inadaptation sourd de partout : moins de moyens met le projet tout
entier en péril, puisqu’on ne peut pas revenir en arrière pour redéfinir le
sens. Et que dire de l’évaluation dans ce modèle, qui tombera comme un fruit
mûr à la fin du cycle...Quel acteur en dira l’échec, alors que sa compétence
est en jeu derrière (« celui qui l’écrit est responsable ».. !) ? Le plus
souvent, l’acteur (ou le groupe) devant rendre compte de l’évaluation d’un
projet, est mis à mal par l’écart qui s’est creusé entre la « réalité » des
objectifs de départ et les actions, décisions, signifiant la fin du projet.
Alors que la spirale dégagée par le fonctionnement de co-construction
récursif produit peu à peu du sens : sens du projet émergent, sens des
acteurs dans ce projet, sens de l’action collective, et de processus en
processus, d’émergence en émergence, de l’intelligence collective
(pouvant être vue comme une entité supérieure à la somme des parties).
Certes, le rythme du groupe est haché, discontinu, voire discordant[12]
pour des observateurs qui chercheraient un « programme » pédagogique
classiquement découpé en sous-parties bien identifiées, et sans doute
l’est-il aussi pour le groupe et son animateur !
L’approche constructiviste de projet est à la fois un thème, un
contenu (elle s’appuie sur les concepts des théoriciens cités plus haut)
et le système d’apprentissage. Le groupe devient un groupe-projet
constructiviste par l’apprentissage de l’approche constructiviste
de projet (pendant le temps de la formation et entre les modules).
Le processus à l’oeuvre est produit et producteur, car il permet de
construire du collectif par l’apprentissage, et de la connaissance
par le collectif.
Cette boucle récursive (3) en maillant représentation, affect (intelligence émotionnelle) et désir, (la création d’une représentation collective crée ou renforce les sentiments positifs dans le groupe et le désir de travailler ensemble), fait émerger la confiance, facilitatrice de l’amplification du processus, d’où va émerger de l’intelligence collective, ainsi qu’une nouvelle conscience collective de la responsabilité partagée. La construction de l’éthique se fait alors par le projet et le projet se construit par l’éthique[13]. Tous les groupes ne vont cependant pas jusqu’à ce degré de co-construction.
Les notions de groupe, d’individu, d’intérieur et d’extérieur sont relatives au point de vue choisi.[14]
Le collectif connaissable est ici celui que le groupe expérimente[15].
Généralement on part de l’apprentissage individuel pour parler de
l’apprentissage collectif, dans l’approche constructiviste de projet
on voit le collectif former et réorganiser la pensée individuelle.
S’agirait-il d’une « accommodation[16] » du collectif , rendant
celui-ci capable d’une meilleure adaptation individuelle en transformant
son contexte ?
L’expérience que fait le groupe de se connaître en connaissant, et
de connaître en se connaissant, source d’un apprentissage du penser
collectif, apparaît comme une nécessité devant se développer dans
notre contexte sociétal complexe, où la gestion des savoirs se
réorganise. L’extension des réseaux informatiques permet en effet
la connexion de neurones humains, jadis impossible de par leur
séparation physique, et accélère le rythme de cette connexion.
Les TIC induisent non seulement un changement instrumental,
mais aussi un changement de type 2 tel que le définit la logique
systémique – changement affectant le système- , changement
permis par un apprentissage de type 2, selon Bateson[17]
et réorganisant l’organisation mentale de la connaissance.
De cette réorganisation non linéaire découle une refinalisation
de l’intelligence par la structuration de la connaissance collective.
Cette émergence du penser-autrement-pour-faire-ensemble, qui
est une nécessité pour les acteurs professionnels, en panne opératoire
très souvent aujourd’hui, est probablement une condition pour
ce saut qualitatif[18] que la complexité perçue du contexte nous
impose, mais que nos formatages passés, et donc toutes les résistances
au changement que nous développons pour nous y raccrocher,
nous empêchent d’atteindre, ou au mieux en ralentissent
le processus d’appropriation.
On peut donc, pour entrer dans plus de précisions, déjà repérer
dans le processus d’apprentissage collectif via cette « approche
constructiviste de projet » un certain nombre de savoirs développés
par et développeurs de l’apprentissage dans le groupe, tous
auto-catalytiques, s’auto-produisant de plus en plus au cours du cheminement.
Il s’y co-construit ce que l’on pourrait nommer l’écoute « intelligente[19]»,
dans le sens où ce n’est pas seulement l’outil de communication inter-individuelle
habituel qui est sollicité, même si ce niveau premier est tout à
fait nécessaire pour que la suite se produise.
Mais surtout il se produit cette capacité d’ouverture aux représentations
et arguments de l’autre, capacité recouvrant à la fois un processus
de compréhension (« prendre avec ») de la logique de l’autre,
(qui permet d’ouvrir tous nos formatages et résistances développées
devant des idées contraires), une acceptation de la juxtaposition
possible avec notre propre logique, et sans doute un
vague envisagement[20] d’une extension commune.
Dans cet effort de lâcher-prise se trouve ce qui va permettre
d’enclencher toute la boucle future de co-construction : à savoir
les conditions pour qu’une métalogique commune puisse se créer
comme base d’une pensée collective.
Quand le groupe est capable de croiser les différentes logiques à
l’oeuvre pour commencer à bâtir une pensée plus large, on voit se
développer sa créativité, ce qui veut dire qu’il se permet un espace
d’imagination – il prend souvent conscience à cet endroit de ses pannes
de symbolique et de la censure qu’a exercée sur lui l’hégémonie de la
pensée rationnelle- et d’utopie. La résistance à l’utopie est prégnante
dans tous les groupes (« c’est pas réaliste, ça » « on l’a jamais fait »,
« c’est pas possible »), et certains emploient le mot comme une
injure ! Je revendique néanmoins fermement l’utopie dans cette approche,
comme un espace libératoire par rapport à la tyrannie du quotidien et
du « réel » perçu. L’enseignant (ou le formateur, ou l’accoucheur, les
termes sont un peu étroits) a là la responsabilité de libérer
cet espace, car bien peu de groupes se l’octroient.
Il se construit alors une nouvelle liberté (de paroles, de relations)
dans les échanges, qui va de pair avec de nouvelles dépendances.
De même que le groupe avance dans l’ouverture au collectif,
il dépend aussi plus du collectif. On voit alors certains membres
s’isoler aux pauses, se réfugier dans des résistances qu’ils avaient
abandonnées. Néanmoins, par ces interactions plus larges de
liberté/dépendance, le groupe produit un processus d’apprentissage
de l’individu.
Lorsque ce contexte commence à s’établir, on voit apparaître des
« maïeuticiens[21] » ou « garants du sens » ou « pilotes tournants[22] » ,
c’est là une condition nécessaire pour que le processus s’accroisse,
c’est aussi le signe que tous co-construisent et le nourrissent.
Les acteurs professionnels réunis pour agir ou décider témoignent
d’une censure à questionner le sens collectif (que ce soit par
inhibition personnelle ou institutionnelle, par héritage du
fonctionnement taylorien : ceux qui pensent et ceux qui exécutent).
C’est pourtant ce sens collectivement posé et toujours questionné
(« pour quoi faire ? ») qui va peu à peu faire émerger une métavision[23]
où l’on commence à voir de l’intelligence collective, parce qu’on peut
y enchevêtrer des logiques. (ce n’est pas l’aspect financier,
ou l’aspect social, ou l’aspect juridique, ou l’aspect environnemental,
qui vont se combattre dans la représentation du problème ou du projet,
mais toutes les logiques d’acteur qu’ils recouvrent qui vont s’entremêler
et nécessiter une méta compréhension de l’objet)
Il est curieux de voir alors chaque acteur replacer à tour de rôle le
collectif dans le projet de sens par cette métavision.
Dans ce processus général d’ouverture, on voit se modifier
la notion de frontières : celle de l’interne/externe, celles élevées
par les barrières de défense individuelles pour protéger son moi
face au collectif. Le groupe peut alors envisager des actions, solutions,
projets, etc, en créant d’autres rapports avec l’externe, en sortant
des strictes barrières de la fonction, du statut, de l’Institution,
( fonctionnement qui bloque un véritable faire collectif : par
exemple les Institutions travaillent « en partenariat », terme
qui s’apparente à « chacun chez soi », et l’on a vu récemment en
France comment la lourde problématique du logement social se
dissolvait dans les « partenariats » entre beaucoup d’acteurs,
impuissants à l’envisager comme une « chose commune »).
Pourtant, l’extension du contexte de l’action publique que nous
percevons dans la complexité nous induit à élargir nos frontières de
fonctionnement. Ce qui ne veut pas dire absence de frontière.
Mais peut-être faut-il penser ensemble d’autres types de frontières
que celles d’un établissement, d’une discipline, d’une fonction,
pourquoi pas autour d’une problématique à traiter en commun ?
Les appartenances diverses encadrant nos actions peuvent se
maintenir, car elles sont fondatrices de cadres pour l’individu,
à condition qu’elle ne se réduisent pas à un territoire unique de fonctionnement,
une prison, tel qu’on le voit pour l’instant avec la centralisation
du lien de subordination, juridique, pécuniaire, fonctionnelle,
professionnelle, institutionnelle. Actuellement, un acteur est
sollicité presque toujours dans une problématique sociétale en
tant que porteur d’une logique unique et formatée, celle que
l’on attend de son rôle. S’il intervient par exemple dans une
problématique éducative, on attendra de lui une parole d’expert
s’il est là en tant que professionnel, affective s’il est là
en tant que parent, politique s’il est là en tant qu’affilié
à un parti, peut-être une parole de citoyen en tant qu’habitant
d’un territoire (je crains que cela ne soit rare !)...
Mais on ne le pense pas compétent pour croiser toutes
ces représentations qui participeraient cependant à l’élaboration
d’une problématique complexifiée, et donc à la complexité des réponses[24].
L’expérience dans le groupe de la co-création d’une métalogique et
de sa compétence, est transférable à bien d’autres situations où
il faut complexifier pour comprendre, décider et agir en environnement
complexe.
Au coeur de ce processus d’ouverture des frontières, figure
le fonctionnement en réseau et le groupe qui vit cette créativité
collective va tenter de la polliniser dans ses autres sphères
d’action. Chaque création ou possible initié par le collectif
revient sur l’individu sous forme de compétence nouvelle. Dans le
fonctionnement en réseau l’individu apprend par le collectif,
qui élargit et réorganise son propre traitement de l’information.
La re-construction du savoir collectif se fait en continu (le
processus est continu mais pas linéaire, ce qui veut dire
qu’il comporte de nombreuses ruptures de phases, mais qui ne
sont pas à considérer comme des dysfonctionnements) : en
expérimentant un projet constructiviste, le groupe construit
un autre réel perçu de sa compétence, qui lui donne
confiance en sa capacité opérationnelle.
Peu à peu émerge dans les réponses une interdisciplinarité
(même si le terme ne convient pas vraiment à des professionnels
et renvoie toujours à des logiques fermées) qui se repère
dans un vocabulaire commun (souvent le groupe veut inventer
un mot !), une confiance grandissante (source de diminution
des barrières de défense), un abandon de sa vérité individuelle
comme seul support de pensée pour lire le monde. On voit là le
début de constitution d’une transdisciplinarité, que l’on
pourrait sans doute appeler aussi Intelligence collective.
En définitive, ce fonctionnement par boucles réorganisatrices
(où sont conviés les apports de la cybernétique de second
ordre, de l’auto-éco-ré-organisation, et de l’autopoïese) est
un apprentissage de l’enchevêtré, qui pose problème à notre
« comprendre pour faire » parce que nous ne savons le traiter
que par le linéaire.
Alors que nous sommes toujours confrontés à l’enchevêtrement
dans notre contexte professionnel (et notamment managérial) :
des moyens/fins/moyens ; des procédures/processus/procédures ; de
l’opérationnel/stratégique/opérationnel, entre autres. L’un des
processus que permet l’approche constructiviste de projet est
l’apprentissage (au sens d’apprivoiser, de s’approprier) de la
complexité.
L’enchevêtrement processuel est devenu la propriété générique par excellence associée au phénomène d’émergence, et ce à tous les niveaux de description.[25] .
(1) et (2) ont des liaisons de formes fractales[26] : mêmes contours, même structure, focale différente[27].
Or précisément les formes fractales posent problème à notre connaissance parce qu’on sait mal lire ou faire dans l’enchevêtrement, qui nous oblige à rompre avec le principe de causalité, celui-là même qui a formé le « patron » (la forme pour confectionner) par lequel nous avons dessiné le monde et la connaissance que nous en avions.
Dans cette expérience formative, l’on peut constater un certain
nombre d’enchevêtrements : celui du processus (construire de la
connaissance comme un projet constructiviste ) avec son objet
d’apprentissage (l’approche constructiviste de projet) ; celui de
l’auto-référentiel avec l’hétéroréférentiel ; celui de l’individuel
avec le collectif ; celui du continu et du discontinu ; celui de
l’ampliation du sens et de l’incrémentation ( quantité dont on accroît
une variable à chaque cycle d’une boucle du programme) des processus...On
ne peut décrire aucune de ces données séparément sous peine de leur ôter
sens, ni les analyser à l’infini une par une pour appréhender leur
méta construction.
On ne peut donc séparer (et quelquefois seulement distinguer) un de
ces paramètres d’un autre, tant ils se construisent et s’amplifient
ensemble, faisant ainsi émerger un traitement de la réalité différent.
Et l’élaboration non linéaire de ce traitement commence de produire
une forme d’intelligence collective, produit de et productrice
d’apprentissage de l’enchevêtré.
[1] La Fontaine, in Discours à Madame de la
Sablière, ed Hachette. La Fontaine ne suivait pas Descartes dans
son séparatisme absolu (âme/corps ; homme seule créature possesseur d’esprit et d’âme).
[2] Au sens de capacité à s’autofinaliser.
[3] Jean-Louis Le Moigne, in Le Constructivisme, T1, Ed L’Harmattan, p 137.
[4] «Il existe des croyances religieuses, morales,
économiques, etc.. Et il existe aussi des croyances épistémologiques. Les croyances
épistémologiques sont très profondément enracinées dans le psychisme humain,
probablement d’une manière plus uniforme et plus agissante que les
croyances religieuses. Corrélativement, elles sont enracinées dans le
langage courant et y affleurent dans ses formes les plus fondamentales
(‘’cet arbre est vert’’ – pas ‘’je le vois vert’’ –, ce qui, d’emblée, absolutise
nos perceptions humaines). Par cette voie du langage courant les croyances
épistémologiques s’infusent constamment dans tous les actes de pensée.
Ainsi elles s’auto-entretiennent. Cette réflexivité les charge subrepticement
d’une inertie très difficile à vaincre. Car ce qu’on entend souvent est ressenti
comme vrai ». Miora Mugur Schachter, Les sources d’une épistémologie générale
fondée dans la microphysique, p 3,
http://www.mugur-schachter.net/maispourquoi.pdf.
[5] Extrait d’un poème d’Antonio Machado et adopté comme
devise de mcxapc, association européenne de modélisation de la
complexité, www.mcxapc.org.
[6] Etude des communications : Approches constructivistes,
Alex Mucchielli et Claire Noy, Armand Colin.
[7] In La formation de l’esprit scientifique, Vrin
[8] ce terme de Ernst von Foerster pourrait se définir
comme ce qui nous empêche de voir que l’on ne sait pas.
[9] Depuis Introduction à la pensée complexe jusqu’aux
six tomes de La Méthode où il élabore un nouveau paradigme basé sur la
reliance et la complexification au lieu de la disjonction et la réduction.
[10] Cf « Le modèle canonique du processus de
décision-résolution organisationnelle », Jean-Louis Le Moigne,
in La modélisation des systèmes complexes , Dunod, p 131
[11] Karl Popper, in Karl Popper et la science
d’aujourd’hui, p 31 Aubier.
[12] Cf « La formation continue est une musique
non écrite », Communication au colloque « Formation et
complexité », Lille 2003 www.biausser.fr
[13] Cf « Ethique de la compréhension, compréhension de l’éthique »
et « Le projet en environnement complexe, émergence d’intelligence collective »,
www.biausser.fr.
[14] Pierre Sonigo, in L’Evolution, EDP Sciences, p 67.
[15] « [l’hypothèse phénoménologique] ne nous dit-elle
pas que le réel connaissable est un réel en activité qu’expérimente
le sujet »... Jean-Louis Le Moigne, in Les épistémologies constructivistes, PUF,p 72.
[16] Selon Jean Piaget « modification d’un schème existant pour
y intégrer une nouvelle situation » in La naissance de l’intelligence chez l’enfant,
Delachaux- Niestlé, 1936, L’équilibration des structures cognitives, PUF, 1975
[17] Soit un changement « dans la façon dont le courant d’actions
et d’expériences est segmenté et ponctué en contextes », p 267 in Vers une écologie de l’esprit, Seuil
[18] Cf la recherche de Pierre Lévy qui essaie de construire une
quatrième couche d’adressage du langage informatique parce qu’il la croit
nécessaire au saut qualitatif rendant l’intelligence
collective « possible ». www.ieml.org.
[19] ou « reliante » ou à... inventer.
[20] J’emploie ce terme étrange pour signifier qu’il ne s’agit pas encore d’un
projet, d’une image ou d’une intention
[21] Ernst von Glazersfed parle du rôle des enseignants comme
« sages-femmes dans la naissance de la compréhension » le terme est moins grec, mais
l’idée est la même ! in Radical constructivism: A way of knowing and learning, London: Falmer Press.
[22] Aucun des termes ne me satisfait.
[23] Qui n’est celle d’aucun acteur en particulier.
[24]
Ce qui indique non seulement notre difficulté à sortir l’autre de la logique où
nous le confinons, mais encore que nos représentations sur la légitimité des savoirs
doit évoluer, ouvrant les cages trop étroites des catégories entrant dans
la prise de décision : expert, politique, scientifique...
« Nous sommes tous, scientifiques et citoyens ordinaires, dans une situation non
pas de connaissance des choses invisibles, mais d’expérimentation
collective », Bruno Latour, Un monde pluriel mais commun, ed de L’Aube, p 36.
[25] Isabelle Stengers, Pour une approche spéculative de l’évolution
biologique, EDP Sciences, p 130
[26] « Les fractales possèdent une curieuse propriété mathématique :
elles présentent essentiellement la même structure à toutes les échelles.»,
Michaël Field et Martin Golubitsky, La symétrie du chaos, InterÉditions, p. 160.
[27] Lien d’enchevêtrement que bien des artistes ont essayé de montrer
par l’histoire dans l’histoire , le roman dans le roman , le film dans le film, le théâtre dans le théâtre, etc.