Illustré par un personnage qui m’a toujours fascinée par sa « dialogique », on trouvera là un hommage humoristique à la complexité ...
Le jeune homme est assis à sa table de travail.
Devant lui, un ordinateur dont l'écran s'éteint régulièrement,
une imprimante, quelques feuilles griffonnées, plusieurs crayons
à papier, un stylo à encre qu'on lui a offert récemment,
très décoratif, mais qui ne fonctionne pas,
deux dictionnaires, l'un de la langue française, l'autre de rimes,
une anthologie de la poésie française, d'anciens numéros
d'une revue poétique à tirage confidentiel.
Tu l'as deviné, le jeune homme est poète.
C'est ainsi qu'il aime à se définir, même s'il n'en vit pas.
Et là, il précise toujours : "sinon intérieurement."
Hélas, la défaite est inscrite aujourd'hui sans fard, sous ses yeux.
A gauche de l'ordinateur, une moque de faïence salie d'un fond de café,
traîne. A droite de l'imprimante, un grand verre rempli d'eau tiédit lentement.
Un bout de brioche finit de s'émietter sur une serviette en papier,
dans le coin de laquelle s'inscrit un numéro de téléphone.
Le dictionnaire de rimes est maintenu ouvert à la page 382 par
une crème de gruyère, l'autre à la page commençant à "aglyphe",
par un carré de chocolat.
Tu l'as deviné, le jeune homme manque d'inspiration.
Il s'empare du téléphone, il se souvient que la dernière facture de
l'EDF est fausse et qu'il ne sait comment s'y prendre. Mais précisément,
à qui demander ?
Il repose donc le portable, de la nécessité duquel ses amis l'ont convaincu.
Et s'il envoyait un fax ? Il attrape une feuille et commence
son message : "Messieurs."
Il la froisse aussitôt, tant cela lui paraît vain.
Il se lève, se rend compte qu'il a froid, va chercher un pull, l'enfile.
Il songe qu'il n'a pas mangé ce midi, mais a-t-il faim, et
sans attendre la réponse, décide de se faire réchauffer du café.
Au moment où l'allumette entre en contact avec la flamme,
il l'éteint, repousse la casserole minuscule, et revient s'asseoir.
Tu l'as deviné, le jeune homme est culpabilisé.
"Bon Dieu, c'est pas possible ! Si je reste là et que je
me concentre, je dois sortir quelque chose !" crie-t-il .
- "Que nenni !"
Pris dans son dialogue intérieur, il croit se répondre tout haut.
La tête dans les mains, les yeux fermés, les coudes appuyés à la table,
il continue de s'invectiver : "quel bourrin ! pas une seule idée, rien, le vide."
- "Confonds-tu un poète avec un clerc, qui se met à table et
escrit tant que son cierge est éteint?"
Le jeune homme lève les yeux, incrédule.
En face de lui, sur le petit fauteuil défoncé qu'il affectionne tout
particulièrement pour lire un bon livre neuf, un homme décharné le regarde.
- Mais, mais...
Tu l'as deviné, le jeune homme, si prolixe d'ordinaire, est médusé.
- "Comment êtes-vous entré?" ânonne-t-il.
- Point de sotte question, je n'en ai que trop tâté, dans ma courte vie !
- "Etes-vous SDF ?" s'entend prononcer le jeune homme.
- On peut le croire ainsi. Mais je n'ai jamais été empêché de
trouver un toit pour la nuit. Mes belles amies de la rue me laissaient
se glisser dans leur couche, "après le travaillement, le déduit"
plaisantaient-elles, à moins que mes riches jeunes compaings ne
m'hébergent dans leur ostel particulier.
- Mais qui... mais d'où venez-vous ?
- Las, jeune homme, ne me dis point que ma gloire n'a point
franchi tous ces siècles ? Je n'y crois goutte, il m'a bien semblé
reconnoistre l'une de mes oeuvres, là, dans ce grimoire, sur ta table.
Par contre, ce qu'il est dit est par trop mensonge. Qui a escrit cela?
L'homme se lève et attrape l'anthologie, la feuillette,
s'arrête sur une page et la montre au jeune homme.
- Non! vous seriez...
- Et qui d'autre ?
Le jeune homme détaille les chausses délavées, les botillons de daim
éculés, la chevelure en bataille plus sel que poivre. Il songe à un costume
de location, recense qui peut lui avoir fait cette farce. Mais les étoffes,
les teintes, la coiffure, l'allure, la peau même du personnage lui semblent
bizarres. Il paraît si vieux au premier abord, des dents lui manquent, des
rides lui sillonnent le visage...Et puis il se met à parler, on ne sait alors
lui donner un âge.
- Pourquoi me fait-on mourir en 1463 ? J'ai bien continué dix ans encore à rimailler et
battre la campagne. J'ai quitté Paris, parce que mon recours
en grâce avait été refusé.
Mordieu, l'ami, on ne peut point gagner à tous coups. J'avais été
amnistié cinq fois avant ça!
Il ne m'était bon bec que de Paris, même si à Orléans, je
faisais au Duc et à sa cour bonne figure.
Tu as connu le coup du collège de Navarre ? La nuit de Noël,
tous les chanoines occupés ailleurs !
Ah, jeune ami, combien je me suis esbaudi, avec Guy et Colin.
Celui-ci était bête comme âne, pas fichu de parler le bon français, mon
beau langage ! Que je me suis retenu souventes fois de lui ficher
une dague en plein coeur, tant il me travaillait avec son vilain
jargon !... Mais quel serrurier! Aucun verrou pour lui résister.
Sais-tu, mon joli, que les 500 écus du collège n'ont jamais été
retrouvés ? J'en avais donné 10 à Guy Tabarie, il n'a jamais vu
le reste, il a donc subi la question pour si peu.
C'est lui qui m'a dénoncé, mais j'avais pris l'escampette bien avant!
- Mais où sont passés les écus, on n'en parle pas dans vos biographies ?
- Pour un poète, tu n'es point fin.
Je les avais cachés chez une ribaude à moi, qui me donnait
espèces sonnantes tirées de son déduit quand j'étais sec d'argent
et de gosier. Je lui avais promis de l'aimer toujours. Pauvrette,
je me suis conduit en triste sire, la payant bien mal de sa fidélité.
Je suis revenu un soir où je la savais en bonne compagnie, j'ai
pris l'argent en déplaçant une pierre du mur.
Un conseil de poète : ne cache jamais l'argent volé dans un
puits ou dans l'âtre. C'est là que la police cherche en premier.
- Oui, je m'en souviendrai. Et après ?
- Après, je suis parti chez l'abbesse de Pourras, le meilleur
lieu de débauche alors. Je n'ai pas compté, mais j'ai presque tout
dépensé avec les Coquillards. Tous plus ribauds les uns que les
autres ! Mais Dieu que la vie avait de sel !
- Quand écriviez-vous vos poèmes ?
- C'est toi qui me questionne ainsi ! Un poète ne vit-il pas la
plume à la main ?
Au fait, comment fais-tu pour écrire avec une plume si grosse,
et en autant de morceaux, toi ?
- Je vous expliquerai, c'est un coup à prendre. Mais il faut avoir
l'électricité, il ne suffit pas d'être doué.
- Ah bon ! Moi, j'écrivais surtout à la chandelle, parce que
le jour, souventes fois je me cachais, ou bien je dormais. A la
cour du duc de Bourbon, j'avais une couche somptueuse, molle, de
la meilleure laine, une écritoire en noyer, des chandelles de
vrai saindoux qui ne filaient pas. Je vivais comme un prince,
avec une duchesse qui se laissait gouverner à mon allure.
On rimaillait toute la journée. Mais c'est en prison que j'écrivais
le mieux. Le Testament, dans le cachot de l'évêque d' Orléans, et
presque toutes les ballades.
- En somme, vous étiez malhonnête pour pouvoir écrire ?
- Comme tous les autres. Aucun clerc bien honnête n'est devenu
célèbre comme moi ! Tu es trop sage, l'ami ! Bon, je t'accorde que
je n'ai pas voulu occire Philippe Sermoise, le prêtre qui m'a valu
mon premier bannissement. Mais je ne méritais pas si grande
peine, car le sieur était triste, fort malhonnête, véritable
esprit tort, que son habit de prêtre ne rachetait pas ...
- Quand même, au 15 ème siècle comme aujourd'hui, tuer un homme ...
- Je ne l'ai pas tué, le verrat s'est infecté et il est mort le
lendemain. Dieu n'en a sûrement pas voulu dans son Paradis...
Avant ça, j'avais seulement démonté des enseignes de commerçants,
la nuit, et échangé quelques horions entre bandes rivales. Les
facéties de l'étudiant, quoi !
- Franchement, aujourd'hui, nous avons du mal à comprendre comment
vous avez pu être un si grand poète et une - pardonnez-moi - si grande crapule...
- Parce qu'aujourd'hui, l'ami, vous rangez tout dans des petites
cases trop estanches. L'honnête homme doit faire ceci, le
malfrat cela, vous mangez du sucré ou du salé, vous êtes
poète ou homme d'action. Sornettes !
Tu as lu mes poèmes ? Qu'y as-tu vu ? Le langage d'un maître
ès arts ou d'un Coquillard ? Les soucis du Duc de Bourbon ou
du chef de bande ? Tout y est mêlé, et ce n'est que justice,
que vérité. De ton temps comme du mien, le seul souci de l'homme
est de savoir qu'il va mourir. Il est des fois où il est mis
cruellement en face de lui-même, comme ce jour, à Montfaucon,
où je suis revenu pour voir mes compaings se balancer dans la nuit
gelée. Il me semblait voir mon ombre parmi les pendus, et
j'aurais dû en être...C'est cela qu'il te faut exprimer,
cette commune peur chez le prince comme chez le manant.
Et, sais-tu l'ami,que je n'ai vécu sur le fil que pour la conjurer?
- Mais quand êtes-vous définitivement mort ? Que s'est-il passé après 1463 ?
- Ah, si tous tes savants clercs qui ont écrit mes biographies savaient cela !
Je suis monté sur un cheval, volé dans la campagne, à
Saint-Germain si je me souviens bien, et j'ai galopé le
plus loin que j'ai pu. Dans la forêt où Berte avait rencontré
Pépin, je me suis acoquiné avec une bande de truands.
Nous avons déshabillé quelques dizaines de passants,
surtout des riches moines, toujours à déplacer quelque trésor
d'une abbaye à une autre, et couards aisés à dépouiller.
Puis je suis reparti vers le sud, vivant tantôt en ermite,
et tantôt en galante compagnie, dans les villes de foire.
Eh l'ami, que sont devenues toutes ces réjouissances, ces fastes
et ces plaisirs qu'on y trouvait alors ?
J'ai lors écrit mes meilleures ballades, toujours en vivant français,
de juste ton et de beau mélange. Notre Seigneur y tenait sa
partie, je l'en aimais d'autant de me pardonner si souvent.
Puis je suis tombé malade, en grande douleur et grande fièvre.
Sur la paillasse du lépreux qui me soignait, tandis que je
songeais au Dit d'Iseult la Blonde, que j'avais tellement
aimé, je savais que ma vie s'écoulait de moi comme l'eau
d'un ruisseau .
J'ai tant prié Dieu qu'il m'a exaucé. La rémission
qu'il m'a accordée a porté mes pas vers l'Italie, ses rivages
escarpés et déserts, ses ciels cléments et ses bandits accueillants...
Mais un jour, en traversant un ruisseau, mon cheval a glissé,
mes belles rimes ont fondu dans l'eau, et je me suis noyé, seul,
prenant enfin au sérieux ce destin avec lequel j'avais joué.
Ah, l'ami, le jeu qui dore l'existence cesse un jour,
pour chacun de nous. C'est là que l'on regrette, ou que l'on revit.
- Vous revivez tous les jours, on étudie vos poèmes dans les
écoles, vous êtes dans toutes les anthologies...J'aimerais avoir
cette chance.
- Vous me paraissez bien pressés en ce temps ! N'oublie pas
que 26 ans ont passé avant qu'on édite mon Testament ! Mais
ils ont fini par comprendre que j'étais hors du commun.
- Ouais, mais un tueur !
- Dis donc, l'ami, si j'étais plus jeune... tu m'échauffes
les oreilles avec tes tueries. Tu sembles surtout oublier que
je n'ai jamais eu de père, moi. Il me semble que vous feriez
grand cas de moi, aujourd'hui, pour ce manquement...Allez,
c'est assez pour ce soir, merci de la compagnie, et fais
ton profit de mes paroles.
Le jeune homme se frotte un instant les yeux,
évaluant le vide en face de lui.
Puis il tire une feuille blanche et de sa grande
écriture, jette un synopsis sommaire sur le papier.
Tu l'as deviné, il écrit une biographie de François Villon.