J’ai buté tout d’abord aux quatre coins du vent
Sur la mer infiniment recommencée qui nous isolait plus sûrement
Qu’une prison aux grilles baissées.
Puis j’ai pris modèle sur les oiseaux
Qui ne s’enfuyaient pas pour chercher d’autres paradis
Sur la planète Pacifique.
Et je suis devenue cette eau qui sourdait des rivers,
De lacs mourant en chutes d’eau,
Des forêts de fougères, et même de la terre.
Nimbe bleu, nimbe vert, habile aquarelliste,
La pluie teinte l’île en un bichromatisme
Que les courriers d’Air New Zealand
Gravent au ciel en pointillistes.
Sous l’aile qui ploie la pesanteur à leur image,
Les plaines du Canterbury jouent un scrabble jaune et vert
Tandis que l’océan en plages répandu,
Grand bol avalé goulûment, disparaît sous Christchurch
Sous ses avenues entaillées de Terraces.
Voici Colombus et son horizon fuyant.
Comment me souviendrai-je quand je serai si loin
De ses carrefours et de ses gens ?
Les aimerai-je autant quand je n’aurai plus dans la tête
Qu’une tranchée infiniment illuminée qu’un jour
Pourtant je me serais juré
De ne plus jamais oublier ?
L’infinie rumeur des voitures s’écoule ce soir
Comme le sang de la mémoire.
Dans la Cathédrale édifiée telle un phare
Au milieu des marées, un prêtre fait sa pub.
Il nous parle en français, et sur le mur on lit
Une prière en maori.
Dieu a-t-il donc besoin de langues
Pour exprimer l’inexprimable ?
Sur le parvis deux enfants jouent de la cornemuse :
Ce son d’un vieux pays aujourd’hui étranger
Parle à leur âme mieux que les mots.
Lyttelton est un port de poupée, un jouet de bois
Bleu et rose, dans une enfance tropicale
Naïvement posée ici.
Mais dans les rues montantes, des relents de marins
De bouges et de putains nous rappellent soudain
La condition des ports, de tous les ports du monde
Où les revolvers, les couteaux, et les poings ne sont pas
Des armes pour jouer, mais larmes pour survivre
Dans cette jungle si tranquille.
Les graminées de l’Otago
Couvrent d’une laine dorée le dos de South Island.
Sont-elles rouille du temps ou bien sang des mineurs ?
Comme au Klondyke, depuis longtemps la fièvre de l’or
S’est éteinte. Il n’en reste que la poussière
Du passé, une pépite de ce qui a été
Et ne reviendra jamais plus,
Un musée où les sourires sont en cire
Où le « jadis » sur du papier
Se vend maintenant à la Caisse.
Au pub, pour fuir la rémanente humidité
Qui tombe du ciel gris foncé,
Deux anglaises apprécient les brownies sucrés et le thé,
Comme à Oxford ou Exeter.
Elles aussi semblent d’un ailleurs
A la Recherche du Temps perdu.
Arrowtown égrenant ses heures se fige, photo d’époque
En roux et gris, dans le New Zealand Memorial
Là où finit le droit d’entrée des touristes.
Entre les lacs, les ponts suspendus d’un autre âge
Se convertissent au Benji.
Dans le petit matin, les flèches d’or colorent
La chevelure des arbres d’une riche perruque
D’été. Et l’ombre diagonale
Avant de ricocher sur l’eau bleue et glacée,
D’atteindre l’autre rive endormie dans sa nuit,
Sculpte un jogger dont les longues foulées solitaires
S’écrivent dans le sable gris.
Plus loin sur la West Coast, on croque des oddfellows blanc pur
Et le goût de la menthe se mélange aux forêts
Toujours recommencées, aux rouleaux de la mer,
A la côte sauvage éclatée en marais,
Derrière les bruns ajoncs mouillés .
Voici Knights Points et ses rochers,
Sentinelles avancées qui dérobent aux vents
Un air de senteurs tropicales.
Où sont les phoques au lourd regard plein de reproches ?
Car extinction is forever.
Les yeux si pleins d’âme à ras bord
Jamais n’émouvront le chasseur.
Une pierre, un couteau, un fusil, une voiture :
Autant d’armes de chasse à l’homme prédateur.
L’homme est un loup pour l’homme comme
Pour les moutons, lapins, phoques et opossums,
Dont les pauvres dépouilles ensanglantent les routes
Signant partout l’ingratitude du chasseur sans mémoire.
Sous la blanche lumière en perles diffractées
Que les essuie-glaces, paresseusement éteignent,
Les glaciers disparaissent. Au Mont Cook, nous fuyons
Les tavernes pleines de fumée, de musique et de bière.
La course continue, c’est la malédiction
Frappant l’humaine nature : Fuir,
Fuir toujours vers demain, oublier l’aujourd’hui .
Entre deux filaments de brume
L’horizon épais s’engloutit.
Mais au lac Matheson, le soleil revenu
Traverse les fougères d’arabesques dentelles.
Et les cris des enfants comme un écho répondent
Au Bell Bird dont le carillon découpe dans l’air pur
Un temps immémorial venu du fond des âges.
Le lac a la couleur café,
La couleur glauque des premiers jours,
D’où la vie est sortie rampante
Avant de conquérir son aérienne gravité.
Enfin Hari-Hari, le havre aux wapiti.
Dans la pluie qui crachine ils mangent dans nos mains
De leurs bouches lippues, habiles et avides.
Un seul à l’écart, se résigne.
Il n’a qu’une semaine à vivre, l’abattoir est déjà dans ses yeux.
Chez les fermiers, le soir est calme.
On parle travail et société.
La télé a ouvert une fenêtre sur l’Europe,
Dans cet ailleurs fiché au cœur comme un regret.
Comme dans toutes les fermes du monde on s’étonne quand même :
Où sont le Droit et le bon sens
Que ces fils de pionniers appliquaient sans jamais douter ?
Des Australiens sont là, entre émigrés on est si proche.
Quand cesse-t-on d’être émigré ?
Quand le cœur saigne de ce côté-ci de la terre ?
Quand les yeux cherchent familièrement la South Cross ?
La tête en bas ne veut pas dire
Souffrir du cœur parce qu’il chavire.
Lupins, lupins jolis comme un tapis fidèle,
Guide sans faille qui nous accompagnent à bon port
Frais et drus dans le vent du soir.
Les jours s’enfuient sans nous le dire
Sous le soleil brûlant de l’amour partagé…
Mais l’ombre déjà se précise :
Elle a la forme d’un avion.
Son aile remonte les Hémisphères et aussi la course
Du temps. Nous ramenant sans fin à ceux que nous quittons.